L AMITIÉ APRÈS ARISTOTE
Ambroise pour qui l’amitié est aussi une vertu et tient, dans son traité Des Devoirs, une place presque aussi considérable que dans les morales antiques (1).
Mais, à mesure que les sentiments chrétiens de la charité et de l’amour de Dieu font plus de progrès dans le monde, un idéal de vertu tout intérieure se substitue aux vertus sociales du paganisme. L'amitié élective des anciens perd de son importance et n'est plus cultivée avec la même ardeur. Sur le Christ se reporte la plus grande part de l’affectivité humaine. C’est lui qui aime la créature et qui est aimé d'elle, et, dans cette amitié spirituelle, l’homme trouve une des conditions de son salut. Il n’est pas seulement beau, convenable de l’aimer :‘notre devoir est d’être tout à lui. C’est dans cet esprit que, vers le milieu du x11e siècle, un abbé anglais Aelred écrit, sous le titre De Spirituali Amicilia, un traité où les idées de Cicéron sont adaptées au Christianisme et qui a été traduit en français par Jean de
Meun (2).
Il semble que ce soit aussi à ce moment que la doctrine aristotélique de l’amitié, en s’incarnant non seulement dans les croyances religieuses du Moyen âge, mais encore dans ses théories poétiques ou philosophiques, donne naissance à une nouvelle conception de l’amour dont s'inspire désormais la poésie. Le sentiment païen de l'amitié, l'union intime de deux âmes que comporte l'amitié parfaite d’Aristote tend à se confondre de nouveau avec l'amour, mais avec un amour épuré, qui n’a pas la volupté pour fin.
Depuis longtemps, la femme, que les Grecs avaient maintenue dans le gynécée, est sortie de l'isolement ; elle s’entretient avec d’autres hommes que son mari. Elle trouve autour d’elle l’occasion d'exercer la puissance de ses charmes. Si elle a épousé le
(1) THamin, Saint Ambroise et la Morale chrétienne au IV® siècle, p. 230. (2) Lanczors, op. cit., p. 115. Cf. Tnamin, op. cit., p. 182.
baron qu’on lui a donné en mariage pour des raisons politiques, par intérêt de familles, elle suscite chez d’autres des sentiments plus délicats qui flattent son amour-propre. À l'amour conjugal se superpose ainsi l'amour courtois, qui ressemble, dans ses deux aspects principaux, à l'amitié d’Aristote, mais à une amitié entre homme et femme.
Est-ce sous l'influence de la philosophie péripatéticienne que ces mœurs nouvelles se sont introduites en Europe, ou bien fautil admettre qu’elle n'est venue qu'après coup renforcer pour ainsi dire un usage déjà établiet en faciliter la théorie ?
Cette seconde hypothèse nous paraît la plus probable dans l’état actuel de nos recherches sur ce sujet. On sait que la théorre de l'amour courtois à été exposée au xr1€ siècle dans ses lignes générales ; maïs l'émancipation de la femme qui l'avait rendue possible s'était produite bien auparavant (1). Sous l'influence d’Aliénor d'Aquitaine, de sa fille, Marie de Champagne, d’'Ermengart de Narbonne et d’autres grandes dames, s'introduisent dans les hautes classes de la société féodale les principes de l’amour chevaleresque (2). C’est une science avec des règles et des préceptes, des maîtres et des disciples, qui est l’objet de tous les entretiens dans le monde des châteaux et des palais. Mais, à la même époque, la philosophie morale d’Aristote commence aussi à se répandre un peu partout, autrement que par l'exposé qu'en avait fait Cicéron dans quelques-uns de ses ouvrages. Outre l’Ethica vetus qu'il y à heu de croire antérieure aux siècles de la scolastique (3), on lit Avicenne et Gazâli dont les systèmes émanent du péripatétisme (4). Le prestige de plus en plus grand dont jouit Aristote fait qu'on lui emprunte volontiers tout ce qui peut contribuer à étayer une doctrine. C’est ainsi que Guillaume, évêque d'Auxerre, cite fréquemment les Ethiques dans sa Somme (5). Il est tout naturel dès lors qu’on ait voulu voir dans les deux livres de l’Ethique à Nicomaque sur l'amitié, sinon un Art d'aimer, du moins un recueil de pensées fines, aussi vraies de l'amour que de l'amitié,
(1) LancLois, op. cit., p. 3.
(2) G. Paris, Journal des Savants, 1888, p. 669, 672.
(3) JourDain, Recherches sur les trad. latines d’Aristote, p. 76.
(4) X. Rousseror, Guill. de Paris (Dict. philos. de Franck, 1885, p. 660). (5) Jourpaix, op, cit., p: 32.
» No = L'AMITIÉ ET L'AMOUR COURTOIS AutE
Mais, avant de se répandre dans le monde, l'amitié d’Aristote a encoreinspiré les clercs et les religieux. Qu'on feuillettele beau livre de l'Amitié chrétienne, écrit par le secrétaire même d’Aliénor d'Aquitaine, l’archidiacre Pierre de Blois (1), et le commentaire de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques (2), et l’on verra combien de traits ils ont empruntés à l’Æihique à Nicomaque. C'est d’après elle, et sans qu'ils la citent expressément, qu'ils dépeignent l'amitié monacale (3) ou l’amour divin comme les sentiments les plus libres et les plus purs, qui unissent intimement les âmes entre elles. Du cloître ou del’ Eglise les idées d’Aristote passèrent naturellement dans la société mondaine et dans les réunions poétiques. Elles servirent à définir l'amour courtois comme elles avaient aidé à caractériser les affections des religieux et des moines (4). Ce fut une première sécularisation d'Aristote qui dut commencer, encore une fois, dans l'entourage d’Aliénor d'Aquitaine. On n'ignore pas quelles étroites relations cette reine de France, puis d'Angleterre, eut avec les poètes de son temps. C’est dans les cercles littéraires de l’époque que naquit vraisemblablement l'idée d'appliquer à l'amour les théories d’Aristote sur l'amitié. Les poètes et les orandes dames, épris d'idéalisme, et voulant prêcher d'exemple contre la passion brutale et purement sensuelle, imaginent une amitié amoureuse, une sorte de flirt dont la fin dernière seule-
(1) Micxe, Patr., COVII, 871.
(2) Tbidi, CEXXX IV, 407.
(3) Voy: Monraremserr, Les Moines d'Occident, 22 éd., 1868; in-8, I! PP: LXXXV — CII.
(4) M. Arrrep JEAnroy a signalé, dans une page très suggestive (Histoire de la langue et de la littérature française, pub. sous la dir. de L. Perir pe JurrevizLe, J, 374); les éléments païens et chrétiens de l’amour courtois. (Une telle conception, dit-il, qui divinise la passion, la rend invioläble et sacrée, est fort peu chrétienne dans son principe, et surtout dans ses conséquences ; et pourtant elle ne pouvait naître que dans des âmes tout imprégnées de christianisme. » Si nos idées sur l'influence de l’Æthique à Nicomaque sont exactes, de l’antiquité dériverait, par l'intermédiaire de l’amitié, le caractère libre de l’amour fondé, comme elle, sur un choix raisonné, .et, aussi, sa divinisation et son exaltation. Ce qui serait proprement chrétien, c’est l’assimilation de l'amour à l’amitié, à une union presque uniquement spirituelle, c’est le sacrifice de tout sentiment intéressé ou tout au moins la subordination de tout plaisir sensible. Comme l'amitié pour Aristote, l'amour est, au Moyen âge, non seulement une
vertu, mais le principe de toutes les vertus.
ment est le plaisir, et, aussi, un amour amical qui a pour unique mobile la vertu. D'un côté, c’est l'amour adultère, mais idéalisé et comme transfiguré; de l’autre, l'amour pur. Le premier correspond à l’amitié de plaisir; le second, à l'amitié de vertu. Toute la poésie du Moyen âge nous offre désormais le spectacle de ces deux Amours se disputant l'empire des esprits et des cœurs.
Il est à remarquer, en effet, que c'est à partir du xr1° siècle que les mots (amitié » et «amour » ont été employés l’un pour l’autre, avec plus de fréquence tout au moins qu'auparavant (1), et, en particulier, par les poètes qui vécurent auprès d’Aliénor et de ses imitatrices. De même certains dogmes de la morale poétique des troubadours, « l'amour est un principe de perfection, la perfection de l’amant est en raison directe de celle de l’aimé », semblent avoir été développés avec plus de complaisance (2). La « connaissance » et la « mesure », qualités essentiellement péripatéticiennes, sont aussi nettement exigées des vrais amants.— Mais ce ne sont là que des indices. Une preuve plus indiscutable de l'influence de l'amitié aristotélicienne nous est offerte par la fameuse chanson allégorique de Guiraut de Calanso composée en 1204. Le sujet est connu. Le Palais de l'Amour comprend trois étages. Le «tiers inférieur » que le poète a plus particulièrement en vue est l’amour charnel. « Il triomphe
(1) Le nombre des exemples augmente à mesure que l’on va du xr® au xrri siècle. Voici ceux que j’ai recueillis : Bernart de Ventadorn, Peire Rogier, Roman de Jaufre (Barrsem, Chr. prov., 51, 79, 249) ; N’Uc de Brundel, Richard [Rigaut] de Barbezieux (G. Berronr, Canz. prov., p. 74, 87) ; Bernart Tortitz, Bertran Carbonel (Arpez, Prov. Ined., p. 42, 71).
(2) PEIRE D’ALVERNHE :
Bon ’amors a un usatge
col bos aurs quan ben es fis que s’esmera de bontatge qui ab bontat li servis.
E cresatz c’amistatz cascun jorn meillura ; meilluratz et amatz es cui jois aura,
(Barrscu, Chr. pros., 75).