‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 199 sur 302 · GUIRAUT DE CULANSO. ANDRÉ LE CHAPELAIN · texte numérisé non relu

GUIRAUT DE CULANSO. ANDRÉ LE CHAPELAIN

des princes, ducs et marquis, comtes et rois,et ne suit point la raison, mais la volonté pure, c’est-à-dire l'appétit » :

per so car vens princes, ducs e marques, comtes e reis, e lai on sa cortz es, non sec razo, mas plana voluntat...

Le « second tiers » est l'amour des parents ou plutôt l'amour conjugal dont les vertus sont « franchise et merci » :

Al segon tertz taing franquez’ e merces.

Le «troisième tiers » ou l'étage supérieur « est de si grande richesse qu'il élève son royaume sur le ciel » :

El sobeiras es de tan gran rictat que sobrel cel eissaussa son regnat.

On a vainement cherché (1) l’origine de ce symbolisme dans les descriptions de la Cour d'amour ou de Vénus imaginées par les poètes ou les prosateurs de l'antiquité latine et du Moyen âge. Si le cadre leur appartient, le contenu est d’Aristote. C’est de lui que dérive la division des trois amours. L'amour inférieur est l’amitié qui a sa source dans le plaisir ; l’amour intermédiaire répond à l'amitié d'intérêt, — c’est le mariage de raison, le seul admis sous le régime féodal ; — enfin, l’amour supérieur équivaut à l'amitié vertueuse.

Nous ne croyons pas que Guiraut de Calanso ait donné le signal de cette identification des trois degrés de l’amour avec les trois espèces d'amitié distinguées par Aristote. Mais son allégorie n’en est pas moins intéressante à un double titre. Elle établit comme un lien intellectuel entre l'amitié antique et l'amour chevaleresque, un trait d'union entre la philosophie grecque et la poésie du Moyen âge.

Le traité De arte honeste amandi d'André le Chapelain nous fournit une autre preuve de l’action exercée par les théories d’Aristote sur la poésie courtoise du xr1 siècle. Il a été rédigé,

(1) 0. Dammanx, Die allegorische Canzone des Guiraut de Calanso, p. 12

et suiv.

suivant Gaston Paris (1), vers 1220..et renferme, comme.en un code, tous les préceptes de l’art d’aimer appliqués dans les Romans de la Table Ronde. Or, nous trouvons là aussi trois degrés de l'amour, l'amour pur, Amor purus, qui (consiste dans la contemplation de l'esprit et l'affection du cœur », l'amour mixte, Amor mixtus, qui ne considère, au contraire, que le plaisir de la chair et prend fin avec le dernier acte de Vénus (et in extremo Veneris opere terminatur) (2). Enfin, un autre chapitre traite De amore per pecuniam acquisilo. Cette division de l'amour correspond encore à celle de l'amitié suivant Aristote, mais l'amour qui a pour objet le plaisir est mis au-dessus de l'amour intéressé (3).

Cet amour mixte est précisément celui qu'Auzias March reprochera aux anciens troubadours. Il inspire aussi les romans français depuis Chrétien de Troies jusqu'à Mie de Scudéry. Le plaisir en est la conclusion, mais il ne doit arriver, comme dira Magdelon dans les Précieuses Ridicules, { qu'après les autres aventures ». Les «beaux sentiments» y ont leur part. En cela, il est supérieur à l'amour intéressé (qui en vient de but en blanc à l'union conjugale et prend justement le roman par la queue ». C'est l'amour poétique et raffiné par opposition à l'amour bourgeois.et (marchand ». Mais son règne ne tarde pas à être troublé. Sous l'influence de l’Inquisition, après la défaite des Albigeois, grâce aussi aux. progrès constants des ordres religieux, son 1mmoralité devient manifeste. La plupart des-poètes, ses sujets Les plus fidèles, s’insurgent contre lui. Guilhem Montanhagol,

(NO cit, p-1672:

(2) AxpræE CaperLANt regii Francorum DE AMORE libri tres, éd. Trojel, p.182 : « Vos tamen ignorare non credo, quod amor quidam est purus, et quidam dicitur esse mixtus. Et purus quidem amor est, qui omnimoda dilectionis affectione duorum amantium corda coniungit. Hic autem: in mentis contemplatione cordisque consistit affectu.. Hic quidem amor est, quem quilibet, cuius est in amore propositum, omni debet ampleeti virtute. Amor enim iste sua semper sine fine cognoscit augmenta et eius exercuisse actus neminem pœænituisse cognovimus... Mixtus vero amor dicitur ille, qui omni carnis delectationi suum præstat effectum et in extremo Veneris opere terminatur.. »

(3) AxprÉ LE CnapeLaiN ajoute, au livre IT, ch. v : De notitia mutui amoris, (p. 251 ) : CNihil enim est magis amantibus necessarium quam indubitate cognoscere, .qualis sit érga eos coamantis affectio ». — C'est le principe même:de la théorie d’Aristote, si souvent invoqué par Auzias.

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