LES TROIS AMOURS
Sordel, B. Zoroi et beaucoup d’autres cherchent à se plier strictement à l’orthodoxie chrétienne. Ils ne transforment pas, comme on l’a dit (1), l'amour traditionnel en un amour purement idéal. [ls réservent simplement leurs hommages et leurs prières à la plus haute des divinités de l'amour, à l'amour chaste devant lequel ils s'étaient contentés jusque-là de s’incliner. C’est alors que l’allégorie de Guiraut de Calanso prend un sens qu’elle n'avait sans doute pas dans la pensée de son auteur. L'imagination se plaît à y retrouver, comme au théâtre, le Paradis, la Terre et l'Enfer, avec les trois modes d'amour correspondants. L'amour charnel qu'avaient cherché à ennoblir les poètes en le faisant précéder de longues pratiques sentimentales ei galantes n'est plus un dieu. ( On émascula le dieu, dit M. Antoine Thomas (2),-et on put alors brüler sans crainte et sans scrupules de l'encens sur ses autels : l'amour chevaleresque était trouvé. » L'opération paraît avoir été moins sanglante. On applique à l'amour les procédés de la scolastique. Les différentes espèces en sont nettement distinguées, et l'amour sensuel, que les poètes avaient chanté jusque-là, est précipité dans l'Enfer, où Dante 1ra bientôt interroger ses victimes.
Cette damnation ne devient définitive que lorsque les doctrines d’Aristote sont véritablement entrées dans les mœurs et que l’amour poétique n’est plus qu'une amitié vertueuse. Francesco da Barberino, commentant en latin quelques vers malheureusement non retrouvés du Moine de Montaudon, atteste que cette confusion était consciente et voulue au xx siècle. « Qui me prouvera, dit le Moine de Montaudon(3), qu'il est 1lhcite d'aimer une dame comme un vrai ami ? Si j'aime mon ami pour moi-même, je ne l'aime pas véritablement ; si je l’aime pour lui seul, je l’aime véritablement ; si je l’aime-et pourluiet pour moi, je l'aime encore ; mais si je l'aime pour moi et contre lui, alors je le hais. Aussi j'aimerai ma dame pour moi, afin que, dans l’espé-
(1) Cf. J. Cover, Le troubadour G. Montanhagol, p. 50.
(2) Francesco da Barberino, p. 54.
(3) Nous empruntons à M. Anr. Tnomas (Franc. da Barberino, p. 109) la traduction de ce passage où est analysé le degré supérieur de l'amour, l'amour pur et en quelque sorte divin. — Il a défini l'amour humain «licite », mixte, comme un milieu.entre l'amour divin et l'amour bestial et «illicite ». {Ibid.,
polete1)
rance de lui plaire, je m'écarte du vice et m'attache à la vertu, et puisse ainsi mener une vie agréable ; je l’aimerai pour elle, c'està-dire que J'honorerai et que j'exalterai son nom et sa réputation, et que je serai le gardien de son honneur, comme si c'était l'honneur de mon ami. Et si par hasard la fragilité humaine fait naître en moi quelque désir déréglé, je triompherai de ce désir par la force de son amour, et je crois que ce sera une plus grande preuve de vertu d’avoir des désirs et de les réprimer que de ne pas en avoir ».
On chercherait en vain un exposé plus complet de l'amour considéré comme un moyen de perfectionnement mutuel. C'est la conception même de l’Ethique à Nicomaque que s'étaient assimilée les poètes provençaux du xr1 et du commencement du x siècle. À l’époque de Barberino, elle est tellement entrée dans les mœurs qu'on n’en soupçonne plus la véritable origine.
Les philosophes du xrr12 siècle eurent, eux aussi, comme il était naturel, une grande part dans la diffusion des idées d’Aristote sur l’amitié. L'exposition de l’Ethique est autorisée dans l’Université de Paris en 1215. Robert Greatheat, de Lincoln, la traduit à son tour (1). Frédéric IT de Sicile, grand amateur de poésie et de science, s’entoure de troubadours et d'une véritable académie philosophique où l’on étudie Aristote et son commentateur par excellence Averroès. À Palerme s'allume un foyer de poésie en langue vulgaire au souffle de la philosophie et de la lyrique provençale. L'amour en est le thème unique, mais 1l s'adresse à une Madonna abstraite (2), à la Vertu, à la Science ou plutôt à cette dame que Dante appellera, soixante ans plus tard, la fille de l'Empereur de l'Univers, la Philosophie.
Albert-le-Grand et saint Thomas commentent ensuite l’Ethique à Nicomaque et exposent fidèlement, d’après le Philosophe, les principes de l'amitié. Mais ses ouvrages ne sont pas uniquement pour eux matière à exégèse. Ils en incorporent encore la substance dans leurs traités dogmatiques, constituant avec elle une sorte de péripatétisme chrétien.
Albert-le-Grand veut expliquer par exemple comment les
(1) JourDain, op. cit., p. 76, 177.
(2) Barrozr, op. cit., Il, ch. vir. Cf. Vosszer, Die philosophischen Grundlagen zum « süssen neuen Stil », p. 13-14.