‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 2 sur 302 · VIII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

VIII AVANT-PROPOS

Ce besoin d’une organisation indépendante se fait sentir à l'heure même où l'influence française est à son maximum. Les écrivains du royaume d'Aragon ne songent pas tant à se passer de la France qu'à rivaliser avec elle et par les mêmes moyens, en transportant dans leurs œuvres les formes et l'esprit de notre poésie. Ils composent en provençal ou même en français, mais dans leur provençal se rencontrent des catalanismes de plus en plus nombreux, voire même des gaucheries qui semblent annoncer comme nécessaire et imminent l'abandon de la « parlure limousine ».

Mais si la langue littéraire se catalanise, le prestige de la France n’en demeure pas moins vivace. Il grandit même dans la seconde moitié du xrv® siècle. Ce n’est pas seulement la France du Midi qui s'impose à la Catalogne. La France du Nord pénètre maintenant jusqu'à elle. On en adopte, à Barcelone et à Valence, les livres et les coutumes.

Dante affirme, dans son opuscule sur le langage vulgaire, que la langue d’oc a fourni à l'Italie les modèles de la poésie lyrique, tandis que de la langue d’oïl dérive toute la poésie narrative. Il en a été de même en Catalogne, avec cette particularité que l’imitation de nos trouvères s'y est faite en général plus tard qu'ailleurs.

Deux genres dominent, en effet, la poésie catalane vers la fin du x1ve siècle. Ce sont, d’une part, les contes, les « nouvelles rimées » comme on les appelle, à la manière de nos lais et des romans bretons. On y retrouve leur prolixité et leur simplicité naïve. Un manuscrit encore inédit nous a permis d'ajouter de nouveaux spécimens à ceux que nous possédions déjà, et quelques-uns sont précisément dus aux deux principaux initiateurs littéraires d’Auzias, à Jacme et à Pere March, à son oncle et à son père. Tous ces poèmes romanesques, dont la plupart procèdent de la Table Ronde, abondent en termes provençaux. C’est la réunion de la France et de la Provence dans l’Âme catalane.

Les mêmes écrivains composent, d'autre part, des chansons. et des sirventés suivant les formules et dans la langue des troubadours, mais en faisant encore de fréquentes allusions à nos chansons de geste et à notre littérature narrative. Ils ne s’astreignent pas à ne chanter que la Vierge et les Saints, comme le recommande le Consistoire de Toulouse. Ils ont les yeux fixés. sur les chefs-d’œuvre des siècles précédents.

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