AVANT-PROPOS IX
L'influence de la France sur Auzias March n’est pas moins réelle, mais elle est plus subtile et d'autant plus malaisée à définir qu'il s’y ajoute, dans une certaine mesure, celle de l'Italie. Si sa langue est nettement catalane, les règles de la versification et le style le rattachent encore à la Provence. Il n'innove, à proprement parler, que par l’emploi systématique, dans quelques pièces, des rimes féminines, suivant l’exemple de Dante et de Pétrarque. En revanche, le fond est à peu près exclusivement d’origine française dans les poésies d’amour. Il reconnaît luimême qu'il a goûté les chansons de geste de la « doulce France », et il s’est nourri de la matière de Bretagne. Il a surtout cultivé la Gaie Science telle que l’avaient enseignée les troubadours. C’est de leurs thèmes qu'ils’est servi, mais il a eu le mérite d’en montrer la véritable portée à l’aide du De Amore d'André le Chapelain et de l’Ethique à Nicomaque.
A-t-1l eu une idée claire de la relation qui a existé, au xr1° siècle, entre la théorie péripatéticienne de l'amitié et la doctrine de l’amour élaborée en France par les poètes et les grandes dames du temps ? Il semble, à vrai dire, qu'elle lui a échappé, tout comme à André le Chapelain lui-même, qui nous a dévoilé cependant les secrets des premières « précieuses ». Mais il a certainement mis à profit l’Ethique du philosophe grec et précisé ainsi, en remontant sans le savoir à sa source philosophique, la conception de l'amour qui a inspiré, du xr€ au xvuie siècle, toutes les littératures modernes.
C'était une singulière gageure que celle qu'imaginèrent quelques esprits d'élite dans les hauts rangs de la société française, au temps d’Aliénor d'Aquitaine. Faire de l’amour, non pas une passion inéluctable et fatale, mais une amitié volontaire et libre, comme celle qui, suivant Aristote, unit les amis vertueux, se servir de l’exaltation morale qu'il produit et du surcroît d'énergie qu'il donne pour transformer l’homme et le rendre capable des plus grandes actions, purifier, en ün mot, l'affection sexuelle de tout désir autre que celui de la vertu, voilà le rêve qui a enchanté au Moyen âge les âmes chrétiennes et chevaleresques, le roman quiles a charmées. Au-dessous se placent d’ailleurs deux autres espèces correspondant encore exactement aux amutiés inférieures distinguées par Aristote. £'’est d’abord l'amour courtois proprement dit, l'amour humain ou « mixte », comme l’appellent André le Chapelaïn et Auzias
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March, la passion élégante et raffinée, mais dont la fin déguisée
“est le plaisir. Les poètes moralistes ne tarderont pas à le quahfier de « fol amour ». C’est ensuite Famour imtéressé, dont le mariage n'est qu'une variété.
Est-il besoin de dire que l’amour humain n’a point perdu ses droits à cette époque, même chez les poètes ? Mais l'amour pur, l'idéal de chasteté et le « délitable » tourment qui en résulte, quand on s'efforce de le réaliser, les préoccupent de plus en plus, au Nord et au Midi de la France. Quelques-uns n'y voient, il est vraï, que matière à réflexion et substituent à la chanson d'amour les analyses psychologiques. La religion et la philosophie favorisent du reste l'expansion et l'expression de ces idées. Avec les troubadours se constitue définitivement la théorie du pouvoir ennoblissant et moralisateur de l’amour. En Italie, on disserte, à la façon des seolastiques, sur ses différentes espèces, et la femme y revêt un caractère et une forme angéhique.
Mais d’autres poètes, plusieurs troubadours et Jean de Meun, prennent plaisir, presque en même temps, à rabaisser l'amour et à faire de la femme un être vain, capricieux, complice et fauteur des faiblesses de l’homme.
Tous ces éléments en apparence contradictoires se concilient dans l’œuvre d’Auzias March et en augmentent la complexité. T loue la femme qu'il pare un instant de toutes les vertus, puis la dénigre, parce qu'il n’y trouve qu'inconstance et trahison et qu'il ne peut à cause d'elle s'élever jusqu'à Famour parfait. Mais, qualités et défauts de sa dame, tout en elle est pour le poète une occasion d'exposer les sentiments de l'amour comme lavaient fait saint Thomas et Aristote. Il s'efforce visiblement d'en donner une description scientifique. Par là il exagère une tendance qui s'était déja manifestée chez ses maîtres ordinaires, mais qui n'a pris tout son développement qu'en Italie.
La philosophie tient encore plus de place dans ses poésies morales. Sa Chanson Spirituelle fait même appel à la théologie. Malgré certaines ressemblances de fond et de forme avec les troubadours, 1l n’est plus guère ici qu'un disciple de saint Thomas et d’Aristote. Son intention avouée est bien de vulgariser, au sens le plus noble du mot, les théories de l Ethique à Nicomaque auquelles 11 mêle des éléments stoïciens, subordonnant encore le tout à la religion. Mais dans cette partie didactique de son œuvre percent déjà, comme chez ses prédécesseurs, les