LES DOCTRINES PHILOSOPHIQUES
anges peuvent aimer Dieu pour lui-même et par dessus toutes choses. Il invoque, pour le démontrer, le De Amicitia de Cicéron et la distinction, un peu voilée et incomplète, qui y est contenue, des trois amitiés fondées, l’une sur le plaisir (delectabile), l'autre sur l’utile futile) et la troisième sur l’honnête (honestum). À cette dernière, dans laquelle l'ami est aimé pour lui-même (propter se), peut être comparé l'amour des anges pour Dieu. Quant à l'autorité d’Aristote, qui est cependant le véritable auteur de cette division, elle ne sert qu’à fortifier celle de Cicéron (1).
Saint Thomas n'a fait nulle part une étude particulière, de l'amitié. [1 la considère comme un mode de l'amour. C'est l'amour qui est la passion fondamentale, et il lui consacre trois questions dans sa Somme de Théologie. La nature, les causes et les effets en sont examinés tour à tour avec une grande abondance de références à Aristote et surtout aux vire et 1x° livres de l’Ethique. — C’est à Aristote, nous le savons, qu'il emprunte cette proposition : Amare est velle alicur bonum : d’où les expressions poluntas bona, ou simplement voluntas, par lesquelles l'amour sera désigné plus tard. Partant de là,il distingue deux amours : l'amour de concupiscence et l’amour d'amitié. Le premier consiste à vouloir le bien pour soi, l’autre à le vouloir pour autrui, et cette seconde forme correspond exactement à l’amitié vertueuse d'Aristote. L'amitié utile et l'amitié agréable constituent, au contraire, l'amour de concupiscence (2).
Si la première cause de l’amour est son objet, c’est-à-dire le bien, la seconde en est la similitude, qu'Aristote appelait égalité (3). C’est une bienveillance mutuelle (4). On aime son ami
(1) « Preterea dicit Tullius in De Amicilia quod triplex est amicitia. Quedam enim fundatur super delectabile, et quedam super utile, et quedam super honestum. Illa autem amicitia que fundatur super honestum diligit propter se amicum, et super omnia que sunt utilia et delectabilia. Ergo multo magis videtur quod angelus sic potuerit diligere Deum, — Item philosophus in libro de amicitia : perfecta est que bonorum amicitia et secundum virtutem similium ; sed non est perfecta nisi diligat propter se et super omnia. Ergo multo magis sic potuit angelus diligere Deum. » (Summa de quatuor coequeuis, I, 5, 17 : De dilectione angeli).
(2) STRETI, 26; ES DI-T1 23; 1,5;
(3) « Similitudo est causa amoris » (S. Th., I-IT, 27, 3).
(4) « Mutua benevolentia » (S. Th., IT-IT, 23, 1).
Am. Paie. — Auzias March. 2
parce qu’on a découvert en lui ce qu'on aime en soi-même, parce qu'on s'aime soi-même. La troisième cause est enfin la connaissance, à laquelle saint Thomas attache, comme nous l'avons vu, la plus grande importance dans la formation de l'amour. L'amant se complaît dans le spectacle de cette image de luimême qui n'est autre que l’aimé.
L'amour produit l'union, l'identification de l’amant et de l’aimé, si bien que, comme l'avait déjà dit Aristote, ils ont les mêmes désirs, se réjouissent et s’attristent des mêmes choses. Ils aboutissent à une sorte d'inhérence finhaestio), à une possession mutuelle. Un autre effet de l'amour est l’extase par laquelle on tend à sortir de soi en pensant exclusivement à celui qu'on aime ou encore en cherchant à lui faire du bien. Le zèle ou la jalousie en est encore une conséquence, puisqu'on veut nécessairement éloigner de son ami tout ce qui s'oppose à son bien.
Une telle passion ne peut que perfectionner et améliorer celui qui l’éprouve, mais, si elle a pour objet un bien qui ne lui convient pas, elle l’amoindrit et le blesse (1). Bref, elle est le principe de toute action.
Le grand adversaire de saint Thomas, Duns Scot, appelle aussi du nom d'amour les différentes formes de l’amitié aristotélicienne et établit les mêmes distinctions fondamentales (2). Jean de Galles, au contraire, dans un recueil de pensées morales connu sous le nom de Summa Collationum, et dont Pere March possédait un exemplaire, cite plusieurs extraits de Cicéron et d’Aristote sur l'amitié proprement dite et ses diverses espèces.
La même doctrine est exposée dans le livre du Trésor de Brunetto Latino qui faisait aussi partie de la librairie de Pere March. L'amitié de vertu y devient la « veraie amistié » définie la « bone volentez envers aucun par achoison de lui » Puis viennent 'amistié qui est par profit» et «l’amistié qui vient par delit ». Mais, à côté de cette division de l’amitié directement extraite de l’Ethique à Nicomaque, nous trouvons des descriptions de l'amour qui la reproduisent encore à l'insu de Brunetto. Ainsi
(1) « Amor ergo boni convenientis est perfectivus, et meliorativus amantis ; amor autem boni quod non est conveniens, amanti, est læsivus et deteriorativus amantis.. » (S. Th., I-IT, 28, 5).
(2) In lib., II, Sent. Dist., V, q. 2 (éd. Wadding, t. VI, p. 538).