BRUNETTO LATINO. LE ROMAN DE LA ROSE
l'amour conjugal y est défini avec les mêmes caractères que l'amitié d'intérêt : « Et l’amor qui est entre le mari et sa feme est amor naturel, et est plus ancienne que cele qui est entre les citeiens ; et en ceste amor est grans profiz, porce que l’uevre de l’ome est diverse de cele de la feme, et ce que ne puet faire li uns, si le fait li autres ; et ainsi chevissent lor afaire (1) ». De même l’amour charnel n’est autre que l'amitié de plaisir qu’il décrit en ces termes : « Cil qui t'aime por son delit, fait aussi comme li tiercelez de sa femele, qui maintenant que il a fait sa volenté charnelment, il s'enfuit au plus tost que il puet, et jà plus ne l'aime ; mais il avient maintefoiz que amor les seurprent si fort que il n’ont nul pooir de soi meismes, ainz abandonent et cuer et cors à l’amor d’une feme, et en ceste maniere perdent il lor sens, si quel ne voient goute, si comme Adans fit por sa feme (2) …»
Ainsi, au milieu du xr11e siècle, les expositions scientifiques de la philosophie d’Aristote penchent elles-mêmes, avec Albertle-Grand et surtout saint Thomas, vers la confusion de l'amitié et de l'amour. Cette tendance est plus marquée dans la vulgarisation qu'en a donnée Brunetto Latino.
Deux interprétations s’y mêlent pour ainsi dire : l’une, savante, définit les trois amitiés, comme l'avait fait Aristote, l’autre en fait trois formes de l’amour, à la manière de Guiraut
de Calanso et d'André le Chapelain.
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La poésie de la fin du xrr° siècle reprend, en France et en Italie, cette seconde conception et va en tirer des développements tout à fait inattendus dont on ne comprend le sens profond que si on les rattache comme des conséquences à leur véritable principe.
En France, la deuxième partie du Roman de la Rose continue l'Art d'aimer que Guillaume de Lorris avait laissé inachevé. On a signalé l’incohérence de son plan, l’amalgame des éléments les
(1) Li livres dou Trésor, p. 315.
(2) Zbid., p. 431.
plus divers qu'y a entassés son auteur Jean de Meun. Ces défauts tiennent sans aucun doute à ce qu'il avait entre les mains non pas seulement de multiples ouvrages, comme l’a montré M. Langlois, mais encore des extraits d'auteurs analogues à ceux de Jean de Galles, où les morceaux devaient être classés soit par matières, soit peut-être par ordre alphabétique. L'amour et l'amitié y voisinaient nécessairement. C’est pourquoi tout le début (1) leur est consacré et le parallèle mêmg de la jeunesse et de la vieillesse qu’on y remarque ne constitue pas une vraie digression, si on se rappelle que l'amitié de plaisir, suivant Aristote, est celle des jeunes gens et l'amitié d'intérêt celle des vieillards.
Jean de Meun veut nous montrer la Raison cherchant à inspirer à l'amant l’amour d’elle-même. Elle définit d’abord l'amour d’après André le Chapelain, puis en décrit les trois espèces : l'amour qui n’a en vue que le plaisir, « la folle amour » qu'il caractérise de la même façon que Brunetto Latino, ensuite l'amour de vertu, la « vraye amour», qui «faict le parfait homme» et dont l’objet est Jésus Christ et la Vierge Marie, enfin l'amour conjugal qui a pour fin la continuation de l’espèce. À ce propos, Raison met en garde l'amant contre l’amour vénal qui n’est qu'une variété du précédent. Comme l’amant ne semble pas avoir compris la leçon et ne sait pas s’il doit aimer ou haïr, la Raison lui fait encore Cung sermon » et lui expose, cette fois d'après Cicéron, la distinction entre l'amitié vertueuse qu'il appelle encore « bonne amour », «l'amour de grant convoitise et de gaing » et « l'amour naturelle » qui porte € aussi les hommes que les bestes » à se reproduire.
Le poète, ne se doutant pas.qu'il a déjà traité le même sujet sous une autre rubrique, conclutenfin, après d’autres digressions sur la Fortune, la Charité et la Justice, que le mieux pour l'amant serait d'aimer la Raison, vrai principe de l'amitié et de l'amour :
Neporquant si ne voil-ge mie Que tu demores sans amie ;
Met, s’il te plaist, a moi t’entente, Suis-ge pas bele dame et gente, Digne de servir un prodomme ?
(V. 5818-5822, éd. Méon, II, 83).
(1) Le roman de la Rose, éd. Méon, Paris, 1814, 4 vol. pet. in-4, t. IT, pp. 8-88, v. 4242-5994,