‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 203 sur 302 · G. RIQUIER. LE BREVIARI D'AMOR · texte numérisé non relu

G. RIQUIER. LE BREVIARI D'AMOR

Vers 1280, Guiraut Riquier commente la chanson de Guiraut de Calanso et devine aisément, sous le voile de l’allécorie, les trois espèces d’amours qui y sont décrites : l'amour céleste, l'amour naturel et l’amour charnel :

L'un’ es celestials, E l’autra naturals, L'autra carnals, so m par.

(Als subtils, v. 119-121 ; Mann, Werke, IV, p. 213).

L'amour naturel n’est pas seulement l'amour des parents pour leurs enfants ; c’est aussi l'amour conjugal qui a pour principe le désir de propager l'espèce et d'accroître l'héritage par l'union de deux fiefs. C’est pourquoi Brunetto Latino et Jean de Meun en avaient fait un amour intéressé, une amitié d'intérêt. Guiraut de Calanso, ayant sans doute en vue les transactions et les luttes dont le mariage était la cause, avait dit que ses vertus propres sont (franchise et merci». Guiraut Riquier, à son tour, commence par le confondre avec l'amour du genre humain, puis, serrant de plus près le texte de son auteur, considère les procès et les guerres que suscite l’augmentation du patrimoine (v. 136- 155). Il est inutile d'ajouter qu'en bon moraliste comme la plupart de ses contemporains il méprise l’amour charnel, accepte l'amour naturel parce que Dieu l’a « commandé », mais que l’amour céleste est l’objet de toutés ses préférences, car il y voit la condition de la perfection morale et du bonheur parfait (1).

L'auteur d’une des rédactions des Leys d’amors énumère plus tard les mêmes variétés de l’amour dans cette définition

Amors es bona voluntatz, Plazers et deziriers de be, E desplazers del mal que ve.

La bona voluntatz est l'amour honnête, le plazers l'amour agréable et le deziriers de be l'utile (2).

+ Le Breviarti d'amor, que Pere March comptait aussi parmi ses livres, est un traité d'amour placé dès le début sous la protection

(1) Voy. J. ANGLADE, op. cil., p. 255.

(2) Hist. de Lang., X, 194.

de Dieu. L'amour y est défini scientifiquement à la manière de saint Thomas et il m'y est question que des genres d'amour sur lesquels s'exerce la Providence divine. Dans le tableau où ils sont représentés et qui nous offre le plan même du livre, le diable se tient derrière Jésus-Christ et l’amour charnel n'y a aucune place. Ce plan paraît à M. P. Meyer (1) artificiel et incohérent. Nous croyons que ces défauts sont moins sensibles, si on l'interprète à la lumière de la division ternaire de l’amour.

L'arbre généalogique de l’amour à trois racines : la racine centrale qui est Dieu même est l'amour véritable, veraya amor, placé aussi entre les deux autres amours dans le Roman de la Rose. Sur la racine gauche qui part de l'Eglise, sont trois médaillons, l'amour des enfants, l'amour de mâle et de femelle, c’est-à-dire l'amour conjugal et le droit de nature (2). La racine droite sort de Jésus-Christ et porte trois autres médaillons qui sont, en allant de bas en haut, l'amour des biens terrestres ; l'amour de Dieu et du prochain et le droit des gens. Ces deux racines latérales nous paraissent représenter respectivement l'amitié de plaisir et l'amitié d'intérêt. Les trois racines communiquent d’ailleurs entre elles et symbolisent l'union en Dieu de l'Eglise et de Jésus-Christ. C’est ainsi que, dans le système d’Aristote, l'amitié vertueuse enveloppe dans sa perfection les deux autres formes de l'amitié. Mais on peut faire un bon ou un mauvais usage de l'amour des dames. De là les citations en sens contraire des troubadours dans le « Traité périlleux » qui termine le livre. Son auteur, Matfre Ermengau, rapporte toutefois de préférence les poésies qui exaltent les vertus bienfaisantes de l'amour, restant encore sur ce point d'accord avec ses prédécesseurs.

En Italie, la science et la philosophie provoquent un mouvement poétique analogue, presque à la même époque. Les toscans Guittone d’Arezzo et Chiaro Davanzati font de la chanson un genre philosophique. Le premier versifie des syllogismes ; le second expose en vers quelques-unes des notions de la scolastique régnante. Lui aussi chante surtout l’amour pur, suprasensible,

(1) Hist. litt., XX XII, 23.

(2) Auzras Marcou l’invoque LIT, 46 ; CIV, 17 ; CXII, 161.

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