‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 204 sur 302 · LE DOLCE STIL NUOVO · texte numérisé non relu

LE DOLCE STIL NUOVO

qui a pour objet le Christ et le distingue à la fois de l'amour conjugal et de l'amour charnel (1).

Si nous passons de la Toscane à Bologne, l’école du dolce stil nuoso présente les mêmes caractères scientifique et mystique. Son fondateur, Guido Guinicelli, disserte doctement de l'amour et de ses causes (Con gran disio pensando lungamente) (2) ou applique à l'amour cette pensée d’Aristote sur l'amitié qu’elle est une vertu et la source même de toutes les qualités morales et sociales {Al cor gentil ripara sempre amore) (3).

La Toscane suit l'exemple de la Romagne. Les poètes ycontinuent la manière de Guinicelli. Guido Orlandi se demande ce que sont la nature et les espèces de l’amour. Dans un sonnet à Guido Cavalcanti (Onde si move ed onde nasce Amore) (4) il pose à propos de l’amour, recherchant dans quelles catégories il peut entrer, toutes les questions familières à la scolastique. Un autre sonnet ({Piu ch'amistate intera nulla vale) demande quel est le plus fort des trois amours, du naturel, du commun ou du charnel, et par amour naturel 1l faut entendre ce que saint Thomas appelle dilectio naturalis (5), l'amour supérieur, l'affection désintéressée que l’ange et l’homme peuvent éprouver pour Dieu et pour la nature commune que chacun d'eux réalise. De son côté, Guido Cavalcanti répond au sonnet d'Orlandi par une chanson presque aussi savante.

Tous ces poètes se complaisent donc dans la métaphysique de l'amour. Tous ou presque tous voient aussi dans la femme une vierge idéale {giovinetia), ou, comme Cino da Pistoia, un ange venu sur la terre pour symboliser toute vertu. Elle:est l’objet de l'amour le plus pur, de celui que, suivant saint Thomas, les anges ont les uns pour les autres.

Les œuvres de Dante Alighieri se conforment à cette tradition. Ce sont les mêmes problèmes sur l'amour traités avec le même appareil scolastique, mais rendus plus vivants par des

(1) C’est le thème longuement développé dans la chanson Molti lungo tempo änno, cité par Vosser, op. cit., p. 49. Cf. ANT. D’ANcONA e COMPARETTI, Rim. Volg., III, p. 89.

(2) Barrozr, Crestomatia della poesia ilal. del periodo delle origini, Turin, 1882, in-8, p. 142.

(3) Tbid., p. 143.

(4) Barrozr, Storia della Lett. It., IV, 34.

(5) S. Th., I, 60, 4 et 5.

images sensibles. Toutefois, ses maîtres sur ce point ne sont pas seulement Guinicelli et les poètes du Still nuovo : il puise encore son inspiration dans Aristote, Cicéron et saint Thomas. Partout, nous retrouvons leur conception de l’amitié vertueuse ou de l'amour intellectuel. La Vita nuova nous représente, suivant M. d’Ancona (1), les trois phases par lesquelles est passé l'amour de plus en plus pur de Dante pour Béatrice. Mais la Divine Comédie nous paraît exprimer, avec plus de force encore, une autre distinction d’ailleurs analogue, celle des trois amours que symbolisent les trois mondes de la damnation, de la pénitence et de la béatitude. Le poète y a décrit avec leurs traits multiples les trois degrés de l’amour esquissés par Guiraut de Calanso, Guiraut Riquier, Chiaro Davanzati, Guido Orlandi et Brunetto Latino. Ne correspondent-ils pas d’ailleurs aux trois formes de l'appétit (2) ? Par l'appétit naturel ou instinctif, l’homme tend irrésistiblement à la satisfaction de ses besoins

inférieurs. C’est la passion fatale, l’amour jaloux, impérieux, inéluctable

Amor, ch’a null’ amato amar perdona..

: (Inf., V, 34).

L’appétit sensitif, qui a son mobile dans les choses externes, peut être asservi au corps ou en triompher, suivant que la raison obéit ou commande. C’est l’amour essentiellement humain et volontaire, participant donc de la raison, par lequel l’homme poursuit le bien avec trop ou trop peu de vigueur ou s'attache avec modération aux biens secondaires (3). C’est le vestibule de l'amour vraila Philosophie ou la Sagesse qui affranchit l’homme de ses passions, le Purgatoire avant le Ciel. Enfin l'appétit intellectuel ou rationnel qui n’a en vue que la pensée; c’estl’amour parfait, angélique, contemplatif, qui est l’objet de la Théologie, et a pour fin le Paradis et la Béatitude absolue (4). L'homme

réunit en lui ces divers genres d’affections et c'est pourquoi

(1) C£. A. Jeanroy, Dante (Grande Encyclopédie), p. 891. (2) Sarnr Tomas, S. Th., I-IT, 26, 1.

(3) Purg., XNII, 32.

(4) Purg., XNIII, 16.

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