DANTE, BOCCACE ET PÉTRARQUE
3 A l’amour peut être « la semence de toute vertu et de toute œuvre qui mérite châtiment » :
Quinci comprender puoi, ch’ esser conviene Amor sementa in voi d’ogni virtute, E d’ogni operazion, che merta pene.
(Purg., XVII, 35).
C'est qu'il ne s'adresse ni à la beauté ni à la vertu prises absolument, comme le voulait Platon, mais à Béatrice, qui, semblable à son amant, le soutient dans la voie de la perfection, conformément aux lois de l'amitié aristotélicienne. « Je m'’efforçais, dit-elle, de te maintenir dans ces désirs qui te menaient à aimer le bien au delà duquel plus rien n’est désirable » (Purg., XXXI 8):
Boccace nous dit aussi, presque dans les mêmes termes que Cino da Pistoia, qu'une de ses jeunes héroïnes, Lucrezia, paraissait (non une chose humaine, mais divine, tout nouvellement descendue du paradis » (1). Le Filocolo nous offre, d'autre part, les trois espèces bien connues de l'amour : (« Amore è di tre maniere, per le quali tre tutte le cose sono amate. Alcuna per la virtù dell’ vno, alcuna per la potentia dell’altro, secondo che la cosa amata è,e similmente l’amante : la prima delle quali tre si chiama amore onesto : questo é’l buono il diritto el leale amore : il quale da tutti deue esser preso.. Il secondo è chiamato amore per diletto, e questo è quello, al qual noi siamo soggetti. Questi el nostro Dio. Costui adoriamo : Costui preghiamo : In costui speriamo, che sia 1l nostro contentamento, e ch’ egli interamente possa 1 nostri disij fornire... Il terzo è amor per vülità; di questo il mondo piu che d’altro è ripieno.….. (2) »
L'amour chanté par Pétrarque n’est plus matière à développements philosophiques. Il n’en expose ni les origines, n1 les espèces comme ses prédécesseurs. C’est un sentiment qu'il éprouve et qu'il analyse en lui-même sans avoir recours mi à la
(1) «…Lucrezia nominata, la quale di tante e tali maravigliose bellezze copiosa si vedea, che non cosa umana, ma divina parea, nuovamente del paradise discesa : e che era tutta piena di senno.. » (J. Boccace, L’Urbano, Parma, 1841, in-8, p. 21).
(2) IL Filocolo, Firenze, 1594, in-8, livre V, 7€ question, p. 464.
scolastique, n1 à l’allégorie. Nous n’en trouvons pas moins dans son Canzontere l'influence des troubadours et des poètes du dolce stil nuovo, et, par leur intermédiaire, celle d’Aristote, quelque peu de sympathie qu'il ait eue pour lui. La description de la beauté morale de Laure qui est angélique, de sa bienveillance, de sa haute intelligence, de son charme bienfaisant, nous ramène aux doctrines poétiques issues de l’Æthique à Nicomaque. Mais à son affection pour elle se mêlent des éléments terrestres, sensuels, qu'il lui est impossible d'éliminer (1); et, en fervent chrétien qu'il est encore, malgré son humamisme, il souffre de ne pas pouvoir satisfaire d’une manière complète son désir de perfection.
Laissant de côté d’autres poètes (2) ou prosateurs (3) du x1ve siècle qui reproduisent, quelquefois sans le savoir, les idées d’Aristote, mais n’ont vraisemblablement exercé sur Auzias March aucune action directe ni indirecte, nous arrivons au poète catalan après un long détour à travers les avenues obscures qui mènent à son œuvre. L'évolution du sentiment de l’amitié à laquelle nous avons ainsi assisté va nous permettre de mieux comprendre et de préciser la conception qu'il s'est faite de l'amour.
Avec Aristote, l'amitié a été distinguée des autres sentiments, et, en particulier, de l'amour. Tandis que l'amour est réduit à un simple besoin fatal et purement physique, l'amitié est volontaire et se rattache aux aspirations les plus hautes. Elle est une condition de la vertu et du bonheur. Cette notion traverse à peu près intacte toute l’antiquité gréco-latine. Recueillie par le Moyen âge, elle subit, au contraire, des métamorphoses qui la rendent presque méconnaissable. L'amitié se rapproche de l’amour Jusqu'à se confondre avec lui, et l’on applique à celui-ci tout ce qu'Aristote avait écrit de celle-là. Cette réunion est d'autant plus facile que l'amitié offre, avec
(1) Voy. la canz., l’vo pensando.
(2) Citons entre autres JaAkEs D’Amrens qui, dans son Art d’amours, définit trois sortes d’amour et d'amitié, dont la dernière correspond à l'amitié vertueuse, et cite, au v. 500, le témoignage d'Anristote. Cf. Hist. lit, XXIX, 486.
(3) Principalement Jehan Le Bel (+ 1370). Voir son Ars d'amour, de vertu et de boneurté, publié par Jules Petit, Bruxelles, 1867-69, in-8, t. I, pp. 17et:21.
ses variétés, de quoi satisfaire les esprits du temps avides de distinctions subtiles. Poètes et penseurs s’en emparent tour à tour. Sous sa forme supérieure, elle est, pour les poètes, à partir du xxre siècle, sinon le principe, du moins l’un des éléments prépondérants de l’amour courtois, véritable amitié intellectuelle entre un chevalier et sa dame désireux de se perfectionner mutuellement. Les philosophes et les théologiens y voient, de leur côté, le type de l'amour pur, désintéressé, de Dieu pour la créature, de la créature pour le Créateur et des anges les uns pour les autres. De là sortira, avec Spinoza, la doctrine de l’amour intellectuel de Dieu (1), et, avec Fénelon, celle du Quiétisme (2). En outre, la poésie médiévale, qui se plaît aux allégories, installe les trois amitiés dans le palais du Dieu Amour ou de Vénus. Mais l'amitié de plaisir, identifiée avec l'amour charnel ou le « fol amour », ne tarde pas à en être délogée. Elle devient une puissance infernale, alors que l’amitié vertueuse, à la suite d’Albertle-Grand et de saint Thomas, est « angélisée » par l'Ecole du dolce still nuovo et placée dans le Ciel. Ainsi s'achève cette curieuse adaptation aux idées chevaleresques et religieuses d'une théorie d’Aristote dont on retrouve encore maintes traces en Italie (3), même chez les Platonisants de la fin du xve siècle et du xvie siècle.
Cette conception aristotélicienne et chrétienne de l’amour — qu'on a, semble-t-il, très souvent confondue avec celle de l'amour platonique — domine toutes les poésies amoureuses d’'Auzias March. 11 la doit d’abord à quelques troubadours de la période classique,mais surtout à ceux de la décadence, puis à saint Thomas, à Dante et même à Pétrarque dont 1lsuit l'inspiration
(1) Rev. Philosophique, XXNI,.253-254.
(2) Dans ses Instructions et avis, Fénelon indique les sources du « pur amour » et fait appel au «témoignage des anciens ». — «Les païens étaient charmés, dit-il, de cette belle idée de la vertu et de l'amitié sans intérêt. »
(3) Voy. Ropocanacui, op. cit., p. 299-301.
sénérale, Certaines de ses descriptions ou expressions font penser aussi nécessairement à l'ouvrage d'André le Chapelain qui, nous l’avons vu, avait été traduit en Catalogne dès la fin du xive siècle, Aristote enfin lui en a fourni lui-même quelques traits, mais il n'a compris son Æthique qu'à la façon de ses prédécesseurs, leur péripatétisme christianisé lui en ayant parfois caché la véritable portée (1).
Auzias March s’est proposé, nous l'avons vu, de constituer la science de l'amour. Il ne veut pas seulement en décrire les passions, en faire la psychologie, mais encore la métaphysique, non pas tant, il est vrai, dans ses chansons soumises à des règles de versification très compliquées, que dans ses estramps, dans ses pièces de vers libres, plus prosaïques, mais mieux appropriées à l'expression des idées morales et philosophiques. Le Gay Saber tel qu'il l'entend doit rester grave, enseigner aux profanes « ce qu'est Amour, d’où il vient et ce qu'il fait » (CX XIII, 70). Ses premiers Cestramps » l'antasiant Amor a mi descobrenous apprennent, en effet, qu Amour lui a révélé ses grands secrets. Seul 1l en connaît la nature et les effets. « Si, dit-il (XVIII, 17-22), Amour était une substance raisonnable, c’est-à-dire un homme, un seigneur récompensant le bien et punissant le mal, je serais à ses yeux le phénix des (amants) les meilleurs (2) car, moi seul, j'ai abandonné le mélange de bons et de laids désirs (qui consttue l’amour humain) ». Seul il a fait l'expérience de l'amour vrai. Plusieurs martyrs de l’amour ont eu la même révélation par une sorte de grâce divine, quelque ignorants qu'ils fussent, et à cause de leurs aptitudes naturelles. Aussi les savants euxmêmes ont-ils de la peine à comprendre la faveur dont il a été
l’objet, bien qu'il en fût digne, et le traitent-ils de fou : Axi primors Amor a mi revela tals que Is sabents no basten a compendre, e, quant ho dich, de mos dits me desmenten, dant a parer que folles coses parle.
(1) On peut en dire autant du bachelier Alfonso de la Torre qui, presque à la même époque, dédiait à D. Juan de Beamonte, prieur de San Juan, en Navarre, sa Vision delectable. Il y expose, dans la seconde partie, la morale d’Aristote telle que l'avait conçue Saint Thomas, et, notamment (Ed. Rivadeneyra, XXXVI, 383), la distinction scolastique des trois vies.
(2) Cf. CXXII bis, 41.