NATURE ET DIVISIONS DE L'AMOUR
L'amour n’est point une substance, un être, mais un accident, une qualité de l'être et on ne peut en juger que par ses effets. Suivant la partie de l’homme d’où il émane, il diffère en quantité et en qualité, en force et en perfection :
Accident es Amor e no substança (1), e per sos fets se dén’a nos conexer.
Quant es ne qual ell se dén’a parexer, segons d’on part axi sa força lança.
C’est, en effet, un des principes fondamentaux de cette science qu'il y a trois espèces d'amour. L'un dérive de l’âme : c’est l’amour pur, honnête ; l’autre, de l'union de l’âme et du corps, c’est l’amour agréable, mixte ; le troisième enfin provient uniquement du corps, c'est l’amour utile. Auzias March se sépare ainsi de quelques-uns de ses prédécesseurs, philosophes ou poètes, en faisant dépendre de l’âme et du corps l’amour agréable et surtout en le plaçant au second rang conformément à Aristote, au-dessus de l’amitié d'intérêt ou de l’amour utile. Il est encore d'accord sur ce point avec André le Chapelain pour qui le « délectable est aussi la fin de « l'amour mixte » (2) et est rangé immédiatement après l’amour pur. Cette ressemblance est d'autant plus remarquable que notre poète, représentant ces trois amours par trois flèches, comme Guiraut de Calanso, adopte aussi la dernière, la plus grossière, celle de plomb, pour symbolhiser l’amour agréable (3). Elle ne peut s'expliquer que parce qu'il considérait la recherche de l’utile comme l’objet d’un instnct issu de l'âme inférieure, de l'âme végétative, tandis que le plaisir suppose la sensation et l’âme sensitive.
Quoi qu'il en soit, cette division des trois amours lui tient au cœur, Il y revient sans cesse, même dans ses chansons funèbres et dans ses poésies morales et didactiques, s’attachant à en varier l'expression. Une seule fois, il a recours à une allégorie, aux
(1) Même idée chez Cixo Da Pisrora (Ma io dico ch Amor non ha sustanza) et chez DanrTe, Vita nuova, éd. H. Cochin, p. 110.
(2) Cette particularité a échappé à D. J. Torras Y BAGES, op. cit., p. 558, qui croit à tort qu'Auzias March appelle amour mixte celui auquel saint Thomas donne pour objet l’utile.