AUZIAS MARCH PSYCHOLOGUE DE L'AMOUR
l’autre. Toutes ces influences se combinent en lui dans des proportions différentes. Aux troubadours il emprunte le vocabulaire et les thèmes anciens et nouveaux. S'il ne les a pas tous développés, il les a tous indiqués et pour ainsi dire effleurés. C’est un troubadour érudit qui se plaît à traduire dans une langue plus sonore, mais plus rude, les idées poétiques et les sentiments des Provençaux.
Mais ce n'est pas seulement un poète. C’est aussi un philosophe à la manière de Dante, qui imagine d'appliquer à l’analyse de son amour les procédés et les principes de la scolastique. Puisque l’amour est une science, il prétend la traiter scientifiquement. Or, où trouver sur ce point comme sur tous les autres la vérité utile à connaître, sinon dans la Somme, ét, par elle, dans Aristote, dont saint Thomas a été l'interprète chrétien le plus profond et le plus systématique ? Rien de plus Caractéristique à cet égard que ses chansons : c’est, adaptée aux thèmes des troubadours, la pure doctrine thomuste, non seulement de la passion en général, mais encore de toutes les passions particulières. Amoureux intellectuel, il raisonne ses émotions plus qu'il ne les sent, les transforme en idées, et ces idées sont celles de l’Ange de l'Ecole. Le procédé sent à la longue l’artifice. Lorsqu'on l’a à grand peine découvert, sous le voile du trobar clus, qui rend cette psychologie subtile plus inaccessible encore, il n’y a qu'un seul mot qui puisse traduire l'impression qu'il produit : c'est une industrieuse mosaïque, ou, plus exactement encore, un bouquet de fleurs qui ont poussé un peu partout en France, en Provence et en Italie, mais le miel est de saint Thomas et d’Aristote. Il ne s’est pas, en effet, contenté d'utiliser la Somme dont il était imbu : il a eu le mérité de remonter parfois à Aristote lui-même et d'emprunter à son Ethique des traits précis que saint Thomas ne pouvait pas lui fournir, Cet appel de FAristote chrétien à l'Aristote païen n’est pas encore le fait d’un homme de la Renaissance. Mais 1l est déjà l'indice d’un esprit nouveau.
Il en est de même de sa théorie de l'amour telle qu'elle ressort de ses chansons et des poèmes didactiques où elle est plus clairement exposée et en quelque sorte commentée. Idéaliste comme ses prédécesseurs, il y fait un aveu qui tend son œuvre plus humaine, ses éternelles lamentations plus tou-
chantes, sinon moins monotones. C’est que l'amour purement intellectuel conçu par les théologiens et les poètes est difficilement réalisable, parce qu'une affection humaine ne peut pas exister sans quelques conditions physiques si faibles qu'on le voudra. Aristote disait qu'il n’est possible à l’homme qu’à de rares moments de vivre de la vie divine. De là le combat tragique qui s'engage, chez Auzias March, entre ses passions et l'idéal qu'il veut atteindre. Par là il se rapproche de Pétrarque, tout en restant encore fidèle à la lettre, sinon à l'esprit du Moyen âge. Il revient en fait à la véritable doctrine d’Aristote et même de saint Thomas, pour qui il n’y a pas en ce monde de forme sans matière, et, par conséquent, pas de vertu ni de bonheur en dehors du composé, c'est-à-dire de l’union de l’âme et du corps. Le Docteur Angélique ajoute même que l’amour spirituel ne peut exister qu'au Ciel, les anges seuls étant réellement capables de le ressentir parmi les créatures. Il n’est donc pas étonnant qu'Auzias March manifeste quelques doutes à l’égard de la possibilité d’une amitié parfaite entre l’homme et la femme (1). Là est pour lui, comme sans doute pour quelques-uns de ses prédécesseurs, l’origine de ses désenchantements et de son incurable tristesse. C’est pour la même raison qu'il professe le mépris des femmes incapables de comprendre les beautés de l’amour pur. Deux amants, le roi Alphonse d'Aragon et sa maîtresse, Lucrèce d’Alagno, trouvent cependant grâce à ses yeux ; il loue l'affection chaste qui les unit. Mais son éloge paraît n'être qu'une pure flatterie. Ce qui est un indice moins équivoque des mœurs contemporaines et semble démontrer qu'il a pris son parti de cette imperfection universelle, c’est que, dans la même pièce (2), il se déclare prêt à prouver au sexe faible qu'il n’a rien d’un amoureux contemplatif et transi.
Nous ne sommes donc plus à l’âge héroïque de l’amour pur. Cette illusion, qui avait fait la noblesse morale des temps passés,
(1) M. Em. Faguet croit que ce genre d’amitié est très rare, mais qu'il peut cependant exister et se maintenir dans certaines conditions. (De l’Amité, Paris, 14e éd., s. d. pet. in-12, pp. 74-87).