LES TROUBADOURS, DANTE ET PÉTRARQUE
la mort ne se laissant pas attendrir par la grâce, la beauté et la jeunesse de sa dame et la lui ravissant sans pitié. « De tous les malheureux, dit-il, je suis celui qui a la plus grande douleur et souffre grief tourment. C’est pourquoi je voudrais mourir, et il me serait agréable celui qui me tuerait, puisque je suis si désespéré... Je ne puis qu’abandonner toute joie et je prends désormais congé du chant, car les plaintes, les pleurs et maints soupirs du cœur m'ont mis pour elle dans un angoissant martyre. »
Des Italiens, Lanfranco Cigala (1) et Bonifazio Calvo (2) expriment aussi en provençal leurs douloureux regrets. Mais tous, provençaux d'origine ou d'emprunt, manifestent leur douleur brièvement et avec violence. C’est la même apostrophe à la cruelle, à la traîtesse Mort, la même renonciation à toute Joie future, la même révolte contre toute idée de consolation. Tous annoncent le caractère de céleste apothéose que prendra ce nouveau genre de poésie avec les poètes du dolce stil nuovo et surtout avec Dante et Pétrarque. Ils se représentent déjà leur dame au Paradis, couronnée parmi les Vierges et louée par les Anges. C’est la même scène qui succède, dans la Vita Nuova (3), aux visions terribles dont Dante est assailli près du lit où Béatrice vient d’expirer. Un songe la lui fait voir enlevée du Ciel par un chœur d’Anges qui chantent Hosanna et fêtent son retour. Presque aussi chrétienne est la deuxième partie du Canzoniere de Pétrarque. Jamais poète n’a élevé de monument plus vaste à la mémoire de sa dame. Non seulement il la place «au milieu des anges, prenant son essor aux pieds de son Seigneur » ( Son. 299), mais il la suit dans sa nouvelle destinée et s’entretient avec elle. C’est une communion idéale, une sorte de prélude à l’éternelle réunion en laquelle il espère fermement. Après le désespoir qu'exprime la première partie, sa pensée plane au-dessus du monde comme rassérénée.
Auzias March procède des troubadours, dans ses chansons amoureuses, et, moins essentiellement, des poètes italiens. Ils sont aussi ses maîtres, les uns et les autres, en ce qui concerne les chanson funèbres. Mais, s’il leur en a pris l'idée, il lui
(1) Appez, Prov. Ined., p. 183.
(2) Rayn., Choix, IIT, 446.
(3) $ XXIII, éd. H. Cochin, p. 9%.
était impossible de les suivre dans les mêmes régions éthérées. La passion que lui avait inspirée sa dame n'avait sans doute pas été toujours assez pure pour qu'il jugeât bienséant de la béatifier et de lui ouvrir l'i-même les portes du Paradis. Les chansons de Mort prennent donc avec lui un caractère nouveau qu'il importe de mettre en lumière.
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Auzias March ne nous donne que peu de détails sur la mort de sa maîtresse. Rien ne nous faisait pressentir un tel malheur. Tandis que Pétrarque nous montre la mort planant sur la tête de Laure et exprime en de beaux vers ses mortelles angoisses, bien avant qu’elle ne succombe, notre poète semble avoir été surpris. « Ces mains, dit-il (les mains des Parques), qui jamais ne pardonnèrent, ont déjà rompu le fil qui retenait votre vie ; vous êtes sortie de ce monde au moment que les Destins
avaient secrètement fixé »,
Segons los Fats en secret ordonaren.
(XCIL, 4).
Sur ses derniers instants, à peine une ou deux indications. Il se reproche de ne pas être mort avec elle, de ne pas s'être tué lorsqu'il la vit approcher de la mort et qu’elle s'écria en pleurant : (Ne m'abandonnez pas, souffrez de ma souffrance ! »
Enquer esta que vida no fini, com prop la mort yo la viu acostar, dient, plorant : No vullau mi lexar ; hajau dolor de la dolor de mi !