‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 217 sur 302 · ANALYSE DE SA DOULEUR · texte numérisé non relu

ANALYSE DE SA DOULEUR

je reconnus par moi-même qu'Amour n’a pas le droit de me faire assister à ce spectacle sans me briser le cœur. »

Ce dernier baiser, unique marque de tendresse dont il soit resté trace dans son œuvre, prouve bien que son affection admettait quelques faveurs matérielles. Dans son désespoir, il ne saurait rien nous cacher.

Sa douleur ne comporte pas cependant dé grands éclats. L'esprit y tient plus de place que le cœur. Il souffre, mais sans cesser de s’analyser froidement. Il craint même de ne pas s’abandonner assez à la souffrance, accusant son cœur charnel d’être plus dur que l'acier, puisqu'il reste encore en vie après leur séparation :

Mon cor de carn es pus fort que l’acer,

puys ell es viu y entre nos es depart !

Le présent et l’avenir n’ont pour lui aucun charme. Il ne lui

reste plus que le passé :

De mos tres temps me resta lo que fon...

(XCV, 36). f

Mais cette évocation du bonheur d'autrefois se borne à peu de chose. Deux ou trois traits imprécis lui suffisent pour un thème que d’autres poètes ont développé avec tant d’abon-

dance.

Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sent lui rappelle sa bien-

aimée :

Tot quant yo veig e sent dolor me torna, dant-me recort de vos qui tant amava..

Le moindre objet lui ayant appartenu réveille sa douleur :

Si res yo veig d’ella, dolor me dôna,

e, si ’n defuig, par que d’ella m’aparte.

: Re ; Mais aucune image concrète, aucun fait particulier n’est

placé sous nos regards. Ce sont des cadres vides, des catégories scolastiques que chacun de nous peut remplir à sa guise :

Lo temps e loch ab lo dit la m senyalen sesons en ells delits o dolors foren,

e sén-ne tals que la m demostren trista, altres, e molts, mostrants aquell alegra ; e pas dolor com jamés li fiu greuge,

e volgr’ aço ab la mia sanch rembre !

Quels sont ces événements et ces lieux qui lui rappellent ainsi les joies et les tristesses de son amante ? Dans quelles circonstances lui a-t-il fait de la peine ? Le poète catalan se refuse à satisfaire notre curiosité.

Avec quel luxe de détails, qui en font presque un poète romantique, Pétrarque nous fait, au contraire, parcourir les rues d'Avignon où il rencontrait autrefois sa bien-aimée, les promenades où Laure le saluait affectueusement, les bords du Rhône où elle se baignait (1)! À Vaucluse, tout est plein de son souvenir. Les rochers, les arbres, les sources, les grottes lui montrent partout la jeune femme sous la forme d’une nymphe ou d’une divinité. Les rossignols semblent pleurer avec lui celle qu'il pleure (2). Et cependant la nature est, en réalité, indifférente à sa douleur. Le Printemps renaît, les arbres s’épanouissent. € L’air, l’eau et la terre sont pleins d'amour ; tout être animé se reprend à aimer. Mais pour moi, hélas ! reviennent les soupirs les plus graves que tire du fond de mon cœur celle qui en emporta les clefs au Ciel ! Et les chants des oiselets, et les plaines qui fleurissent, et la suave démarche des belles et honnêtes dames, tout cela n'est qu'un désert peuplé de bêtes cruelles et sauvages! » (Son. 269).

C'est après avoir lu ces poésies vivantes et imagées qu'on peut convenir, avec J. M. Quadrado, qu'Auzias March n’a pas imité Pétrarque au sens propre du mot. Il est vrai que le même critique a prétendu le comparer à Lamartine. Qu'on relise le Lac et l’on verra que si le chantre de Graziella rivalise avec

(1) Voy. A. Mézières, Pétrarque, p. 132-134.

(2) Son. 270.

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