XCIII
Ce qu'il pleure, c’est l’âme-sœur sans laquelle 1l ne peut q P ; apprécier aucun bien, ni goûter aucun plaisir :
No preu los béns que yo sol posseesca,
car plaent res home sol no pratica.
O mort, s’écrie-t-1l enfin, tu es l’ennemi mortel de l’amour, puisque tu sépares les cœurs unis :
Tu est d’amor son enemich mortal,
fahent partir los coratges units !
FE
La perte de son amie est pour notre poète-philosophe un nouveau prétexte à scruter les mobiles de l’amour qu'il lui
avait voué, Avec Auzias March, tout finit par des chansons, mais elles sont philosophiques.
Nul poète, on s’en souvient, n’a célébré avec plus de persévérance les douleurs agréables de l’amour. La mort est comme l'amour. Les souffrances qu'elle cause offrent en elles-mêmes un charme pénétrant qui en est une première consolation. Il y a du plaisir au fond de la tristesse, et c'est pourquoi elle ne disparaît pes promptement. « Dans ma douleur, dit le poète dès le début de sa première poésie funèbre, si l’on cherchait avec soin, on trouverait qu'il s’y insinue du plaisir,
Se trobarà que delit s’i contorna.
«Elle durera donc, puisqu'elle a un soutien, car sans plaisir, il n’est pas, à mon avis, de douleur supportable » (XCIT, 7-10).
C’est un thème qu'il développe encore plus longuement dans la pièce suivante où 1l lui consacre jusqu'à six huitains consécutifs (XCIII, 49-96). Le bien qui se cache sous son mal est précisément le souvenir de leur amitié (v. 21-24). C'est le seul bien qui lui reste, « puisque (par la mort de son amante) tous ses sens ont perdu leur satisfaction » (v. 56).
€ Si Jamais deuil fut compatible avec la raison, ce sera, ajoute-t-1l, celui qui m'afflige en ce moment. Le plaisir mêlé de saveur aigre que j'y prends est tel que je n’ai point le courage de désirer un autre bien. Jamais rire ne me plut comme ces pleurs :
Riure jamés no m plach tant com est plor.
Rien ne me paraît aussi doux que ces larmes » (XCITII, 65-70).
Ce plaisir, il l’éprouve chaque fois qu'il revoit par la pensée les différents événements de la vie de sa dame. Plaisir imaginaire, songe « qui n’est que fumée à côté du mal qu'est leur séparation » ! Mais qu'importe ? « Il est heureux quand il dort, et malheureux lorsqu'il veille » (v. 88).
Ailleurs enfin le poète revient sur ce contraste, sur cette apparente antinomie d'une affliction dans laquelle peut s’enfermer une secrète douceur, et conelut en nous livrant cette fois toute sa pensée : « Un léger plaisir est ressenti en même temps que ma douleur. Oui, j'éprouve une joie, quand mon