‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 221 sur 302 · L’AMITIÉ BRISÉE · texte numérisé non relu

L’AMITIÉ BRISÉE

D'où vient donc que le poète ne cesse de se lamenter, alors que la mort de sa dame lui a révélé la pureté et la constance de son affection ? Ce ne sont que plaintes analogues à celles qu'il faisait entendre dans ses poésies amoureuses. La Mort lui arrache les mêmes cris que Amour. « D’aueuns ont dit que la mort est amère. Ils peuvent l’affirmer ceux qui en goûtent la saveur et qui perçoivent par eux-mêmes ou par autrui combien puissante et longue est sa douleur. Je ne la crains pas pour moi, mais je l'ai redoutée pour autrui. Puisqu’elle fut cruelle, qu'elle n'ait plus pitié de moi ! Qui est à terre n'a point peur de tomber plus bas. À espérer, j'ai perdu l'espérance. O séparation douloureuse, perdurable, qui me fait souffrir autant que le diable » (XCIL, 141-150).

C'est cette séparation, c’est la rupture de l’amitié qui l’afflige. Là est, encore une fois, la vraie cause de sa douleur :

Quant ymagin les voluntats unides

y el conversar separats per a sempre, pensar no pusch ma dolor haja tempre.

Mes passions no trob gens aflaquides, e, si per temps elles passar havien, vengut es temps que començar devien.

Il est ballotté de la douleur mêlée de joie qu'il décrivait tout à l'heure à cette douleur profonde, et, ses pensées, nous dit-il dans une de ses plus belles comparaisons, s'élèvent et s’abaissent tour à tour comme les nuages sous la poussée du vent :

Mes voluntats mos pensaments aporten avall y amunt, si com los nuvols l’ayre.

Est-ce que la mort, après avoir séparé les corps, empêcherait les âmes de s'unir ?

Comme un archer qui, d’un seul coup, a tué deux oiseaux et blessé un troisième, la mort l’a atteint dans ses trois biens. Deux sont déjà morts : l’utile et l’agréable ; le troisième, l’hon-

nêle, est à demi-mort. C’en serait fait de lui si le Ciel ne venait

à son aide :

E, si l’honest perdés del Cel recés, mos darrers jorns serien ja fenits.

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