IL ESPÈRE LA REVOIR
Nicomaque, si les morts participent aux joies et aux douleurs des vivants, comme ils l'ont fait pendant leur vie. « Prétendre, dit-il (1), que le sort de nos enfants et de nos amis ne nous intéresse en aucune façon (après notre mort) serait une assertion trop déplaisante et trop contraire aux opinions reçues », et il recherche quelle influence peuvent avoir sur la félicité de l’homme, après sa mort, les destinées de ses descendants et de ses amis. Comme il n’admet pas l’immortalité personnelle, il conclut au doute sur ce point. Mais Auzias March, qui lui prêtait probablement, avec saint Thomas (2) et d’autres interprètes, la croyance à la survivance de l’âme après la dissolution du corps, ne pouvait que trancher ce doute dans le sens de la possibilité pour les amis de rester fidèles l’un à l’autre et de communiquer maloré la mort.
Cette espérance est la seule raison qu'il a de vivre. « S'il pouvait supposer, dit-il, que leur amour a pris fin et s'il perdait l'espérance de regarder, lui vivant, dans l’au-delà (car l'amitié exige la présence, la confrontation, la conversation (conversar)), rien ne retiendrait son âme dans son corps » ;
Si ’n nostr ‘amor pens esser fi venguda e dellà pert esperança de veure, siné que tost vinch en aço descreure,
l’arma’n lo cors no fora retenguda.….
Mais que ne meurt-il tout de suite ? Ne serait-ce pas le meilleur moyen de se réunir à son aimée et de connaître ses intentions ?
— Sans doute, répond en somme Auzias March. Mais où la rejoindre ? Au Paradis ? Au Purgatoire ? Ou en Enfer ? Il me faut attendre pour mourir que je sache où elle est. « Quoique les morts ne reviennent point en ce monde, j'aurai de ses nouvelles avant de mourir. Cela s’est déjà fait. Ce n’est donc point
(1) Eth. Nic., I, 11, 1101 a, 21. — C’est donc à tort que M. Ducas, op. cit., p. 380, fait un grief à Aristote de ne pas se demander « si l’amitié doit survivre à la mort ». Saint Thomas admet à son tour (S. Th., I-IT, 4, 8) que les amis auront plaisir à se retrouver dans la béatitude céleste et qu'ils en jouiront
ensemble.
(2) Jourpaix, Philo. de Saint Thomas, I, p. 304.
orande merveille si, dans cet espoir, mes sentiments attendent (pour se manifester) » (XCIT, 235-238).
Estat es ja ! «Cela s’est déjà fait !» I est probable que le poète fait ici une nouvelle allusion à la Divine Comédie. Il veut communiquer avec sa dame après sa mort, comme Dante a pu le faire avec Béatrice.
Il s'adresse d’abord à Dieu. « Pitié, mon Dieu ! Mais je ne sais de quoi te prier, sinon de m'accueillhir où est ma dame. Ne tarde guère à me vouloir dans l’autre monde {dellà), puisque mon esprit se rephie vers l'endroit où est le sien. Quant à mon corps, avant que Je finisse ma vie, je veux qu'il gise étroitement enlacé au sien. Amour les a frappés d’une incurable blessure ; la Mort les a séparés : il est juste qu'elle les réunisse. Ainsi, au jour du Jugement, quand nous prendrons chair et os, nous nous partagerons pêle-mêle nos corps » (XCIT, 241-250).
Dieu n’a pas exaucé son désir. Quel être surnaturel lui dira la vérité sur le sort de son amie ? Où la rencontrera-t-il ? Serace dans un lieu de souffrance ou de joie ? Et, s'ils n'étaient pas réunis, Ce serait pour eux la perpétuelle séparation ! (XCITI, 1-8). Puisque Dieu ne veut point accéder à sa prière, 1l invoque maintenant la Vierge, celle qu'avec plusieurs troubadours (1) et Pétrarque (2) il appelle la mère et la fille de Dieu, et la supplie de laisser l'âme de son amie revenir ici-bas pour qu'elle lui fasse connaître son séjour :
À Tu, qui est mare y filla de Deu, suplique molt, puys ell no m vol ohir, qu'en aquest môn s’arma pusca venir, per que m'avis hon es l’estatge seu.
(XCIITI, 97-100).
Son seul souhait est que Dieu la place au Ciel, au milieu des Saints (XCIV, 128 ; XCII 239), et, si elle est au Purgatoire pour quelques fautes non réparées, que ses péchés à lui ne l’empêchent pas d’entrer au Paradis ! (XCIV, 129-132).
La Vierge Marie reste sourde à ses deux requêtes. Ses an-
8 Il goisses augmentent. Il n’a plus désormais qu'à évoquer l'âme
(1) Cf. J. ANGLADE, op. cit., p. 288.
(2) Canz. 29, <tr. 4, v. 8.