SES DOUTES. SON DÉSESPOIR
même de son amie. Qu'elle obtienne de Dieu la faveur de retourner sur la terre pour lui dire au milieu de quels esprits elle vit (XCV, 29-32), — «O toi, esprit, s’écrie-t-il, si mes bonnes actions peuvent te servir, Je donnerai mon sang pour ta joie infinie. Viens à moi de jour ou de nuit, et fais-moi savoir s’il faut prier pour toi » (XCV, 73-76).
Un nouveau doute le torture. Serait-elle en Enfer ? « La grande douleur, que nulle langue ne saurait exprimer, de l’homme qui se voit mort et ne sait où il ira ! Il ignore si son Dieu le voudra auprès de lui ou s’il l’ensevelira dans l'Enfer ! Semblable est le tourment que ressent mon esprit ne sachant pas ce que Dieu a ordonné de vous, car votre malheur ou votre bonheur sera aussi le mien. Quoi qu'il vous arrive, :j'en subiraï le contre-coup » (XCVL, 1-8).
Mais à quoi bon implorer Dieu pour son amie ? Son avenir est dès maintenant fixé. « Si elle est au Ciel, c’est un bonheur * inexprimable ; si en enfer, ma prière est inutile :
Si es al Cel, no s pot lo bé ’spremir ; si en Infern, enfoll es mon pregar !.….
« Que Dieu, en ce cas, anéantisse mon esprit ; que mon être retourne au néant, surtout si c’est par ma faute qu'elle se trouve en pareil lieu » (XCVI, 19-23).
Ses appels réitérés étant restés vains, il se résigne, d’une part, à ignorer où est sa bien-aimée, et, d'autre part, bien qu'on doive l’accuser de peu d'amour, à conserver la vie par crainte de l'Enfer. « Les Saints eux-mêmes n’ont-1ils pas eu peur de mou-
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Qui es lo sant qui de mort no duptà ?
Il continuera donc à verser des larmes en se rappelant la vie et la mort de sa dame et vivra éloigné de ses semblables, en
véritable reclus (XCVII, 49-50, 59-60).
Combien nous sommes loin de l’espoir, ou, mieux encore, de la certitude qui anime les devanciers d'Auzias March dans le senre de la chanson de deuil ! Pour eux, la chère morte habite les régions célestes. « Belle dame, dit Pétrarque, le dernier
d’entre eux, tu as dormi un court sommeil. Maintenant tu t'es réveillée parmi les esprits élus, là où l'âme s’unit à son Créateur » (Son. 283). Béatrice et Laure réapparaissent à leurs amants, se félicitent d’avoir conquis le bonheur éternel et leur font entrevoir les radieuses perspectives du Paradis.
De telles espérances ne pouvaient avoir leur origine que dans le sentiment de la nature spirituelle, immatérielle, de leur amour. Comment auraient-ils pu songer à retrouver leur maîtresse dans le Ciel, s'ils ne l’avaient respectée ici-bas et si leur union n’était pas restée honnête et pure ?
Avec Auzias March, la femme a perdu quelque peu de son caractère angélique. A la suite d’Aristote et de saint Thomas, le poète met en elle, comme dans l’homme, toutes les passions qui dérivent de l’étroite union de l'âme et du corps dans la vie présente. Il lui reproche son inconstance, son inca- ‘pacité de s’élever jusqu'aux sublimités de l'amour pur. Il l’accuse parfois d'exercer sur lui une influence pernicieuse, de lui inspirer des sentiments blâämables, de l’entraîner même à des actes déshonnêtes. Ainsi s'expliquent les doutes qui l'obsèdent sur le salut de sa maîtresse et ses regrets d’avoir pu contribuer à sa damnation.
La mort de sa dame inspire donc à Auzias March une nuance de douleur qu'aucun poète ne semble avoir exprimée avant lui. Dante et Pétrarque se consolent à la pensée de la béatitude que goûte leur bien-aimée et ont foi dans leur réunion future au sein de l’éternelle félicité. Auzias March désespère de continuer dans l’au delà l'amitié, l'œuvre de perfectionnement mutuel Qu'il avait commencée ici-ba1s. Malheureusement sa douleur se répand en analvses trop souvent siclies et prosaïques. Elle rous Îsisse fro'ds, quelques efforts qu’elle fasse pour nous apitover. C’est une conception intellectuelle plus qu'un sentiment. Il pleure sa maîtresse morte comme il l’a aimée vivante, en plulosophe et en penseur plus encore qu’en poète véritablement amoureux ou attristé.
CHAETORES VIT
Privé de la contemplation de l'être aimé, averti aussi per les premières atteintes de la vieillesse, Auzias March cherche dans la poésie morale et religieuse une consolation et une préparation à la mort. C'était d’ailleurs un usage fréquent parmi les troubadours. Beaucoup avaient célébré Dieu et la Vierge à la fin de leur vie. L'amour qu'ils chantaient n’était-il pas une vertu, une dévotion mystique qui devait les amener insensiblement aux genres poétiques les plus graves ? Il est vrai que, dès la première période de son activité littéraire, Auzias March avait composé des sirventés moraux semblables à ceux de son père, et, surtout, de Jacme March, et que, plus tard, quand sa Muse aura pris un ton plus sentencieux et plus philosophique, le sentiment de l’amour, encore mal éteint, jettera quelques nouvelles flammes (1). Mais 1l n’en est pas moins certain que les œuvres de sa vieillesse, presque toutes celles qui, dans les manuserits, suivent ses Chansons de Mort, révèlent un goût plus prononcé pour la philosophie morale et parfois même un besoin de prédication nettement caractérisé.
La tendance à moraliser règne partout à son époque, même chez les poètes. En Catalogne, comme en Castille, parmi les poètes de la cour de Juan IT, l'amour cède souvent le pas à la morale, à la politique et même à la théologie. Les sujets moraux sont puisés indifféremment aux sources chrétiennes ou profanes. De toutes parts ce ne sont que méditations sur la caducité des faux biens, la fragilité de la vie, le mépris des richesses, l’inconstance de la fortune. Sénèque est devenu pro-
(1) Voir ce qu'il dit lui-même de ces retours à sa première manière, CII, 37-