LE BONHEUR
laissant à la Théologie le soin de déterminer en quoi consistera
la béatitude dans l’autre vie :
tant quant hom sent ab anima e cos e tant quant sent ab lo cors solament ; e tant quant sent ab mer enteniment
del bé celest, d’aquell yo res no pos...
Tout le monde désire le bonheur, mais la plus grande divergence se manifeste dans les opinions quand il s’agit de le définir.
Auzias March passe en revue dans maintes pièces, non sans quelque désordre au moins apparent et avec des répétitions qui en rendent la lecture parfois pénible, les principales fins que les hommes recherchent et où ils placent à tort le bien suprême. [Il examine ensuite les théories morales des savants, procédant en somme, au moins dans une pièce, suivant la méthode particulière à Aristote.
Il fait d’abord entre les plaisirs une distinction plus simple que celle d’Epicure (1) entre les désirs. Il y a deux sortes de plaisirs : les uns sont naturels et nécessaires et servent à la conservation de l'espèce comme le manger et le boire auxquels il fait de simples allusions et l'instinct de reproduction (CVI, 338. CXX VIII, 435), les autres sont imaginaires et ne reposent que sur l’opinion. Ce sont les richesses, les honneurs et la gloire :
Diversitats de delit en l’hom sôn.
[H]ja ni alguns necessariament ; naturals sn, la specia sostinent ; altres, que m pens que natura no Is dén, mas sôn per hom d’openié’stimats, los quals per si no han nulla valor…..
Les richesses et les honneurs ne sont pas recherchés pour eux-mêmes. L'argent n'est aimé que pour l'estime (estima) qu'on lui accorde (CVI, 24) (2). I plaint les avares, jeunes gens
ou vieillards, qui meurent pour amasser de l'argent et perdent
(1) Dioc. LarrT., X, 149.
(2) Eth. Nic., I, 3, 1096 a, 5 ; 5, 1097 a, 27.
ainsi les plaisirs que leur offre la vie (CVI, 35-36, 390). L’amour des richesses pousse même au vol, dit Auzias March,
a riques gents serveix la roberia (1),
aux pires violences, avait déjà dit Aristote (2).
Dans une autre pièce (CIIT) il a développé quelques lieux communs d'inspiration stoïcienne sur le même sujet et montré que les richesses ne font ni le bonheur, ni le souverain bien flo major delit, CITI, 5, lo gran delit, CIIT, 58). « Les ernunes et les martres, y dit-il, ne garantissent pas plus contre le froid que la peau de renard ou d'agneau. Il n’est point nécessaire de revêtir en été du tercenil (3), et, pour dornur, il n’est aucunement besoin d’un lit d’une mollesse extrême. Nous obtenons vite et à peu de frais tout ce qui nous est indispensable, mais c’est le désir qui renchérit les choses » (CIII, 17-22).
L'honneur n'est pas non plus la fin dernière que l’homme puisse se proposer. Tant vaut l’homme qui honore, tant vaut l'honneur, répète Auzias March après Aristote, dans un passage où l’on sent encore l'influence directe de l’Ethique à Nicomaque (4). (Le bon honneur, dit-il, ne satisfait pas l'homme de bien ; c’est de son acte qu'il se réjouit, non de l'honneur que lui valent les génuflexions d'autrui. Si l'honneur est un bien, c'est pour celui qui honore et non pour l'honoré. Il n’est, pour ce dernier, que le signe du bien, et, si le bien fait défaut, l’honneur est chose folle que l’homme de bien méprise entièrement. Je ne crois pas qu'il soit bon eelui qui se glorifie d’un tel bien »
Car en senyal de virtut es honor, conclut-il encore ailleurs (CVI, 23).