‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 230 sur 302 · LA VERTU · texte numérisé non relu

LA VERTU

Sauf ce dernier trait, qui, comme nous le verrons, procède de saint Thomas, c’est la pure théorie d’Aristote (1). L'exercice de l'intelligence est la fonction propre de l’homme. Mais ce bien, cette vertu, dont dépend le bonheur de l’homme, ne doit pas seulement être une œuvre intelligente : il faut aussi qu’elle ait été l’objet d’un acte de volonté, d’un choix (rpoatpeoue) (2).

Pour Auzias March, comme pour le Stagirite, l’activité purement contemplative peut seule donner un plaisir stable, qui ne soit n1 une « génération », ni un « mouvement » (C, 73-75) (3).

Ce plaisir est l'épanouissement naturel, la fleur de l’acte, de Factivité intellectuelle :

El la compleix, sens ell no’s saborosa (4).

Mais on ne peut cependant pas dire que l’homme vertueux éprouve du plaisir, s'il est plongé dans la plus cruelle infortune. « Il est absurde de prétendre, dit Aristote, qu'un homme étendu sur la roue ou affligé des plus grands maux soit encore heureux, s’il est vertueux. » Il en est de même pour Auzias

March :

On es dolor la virtut no s’engasta.

Si la vertu est la condition primordiale du bonheur, il en est de secondaires sans lesquelles il ne saurait exister à proprement parler. Il faut que tous les biens, ceux du corps, comme ceux qui proviennent de l'union de l’âme et du corps, soient donnés pour que l’homme jouisse du bonheur. Les honneurs, les dignités, les richesses sont comme les accessoires (arreus) de la bonté et de la vertu (XXXIT, 15). C’est l'union

(1) Eth. Nic., X, 7, 1177 a, 12 sqq.

(2) Eth. Nic., II, 3, 110514, 28.

(3) Eth. Nic., VII, 11 ; X, &.

{4) C£. CVI, 209-210. — Eth. Nic. X, &, 1174 b. 31.

AM. PAGÈs. — Auzias March. 24

de tous ces brens corporels et spirituels qui constitue le souve-

rain bonheur :

Los quals com sôn units en una cosa, aquella es de l’hom benavirança….

L'examen des théories des savants nous conduira à la même conclusion. Semblable au héros du poème de Sully Prudhomme sur le Bonheur, Auzias March repasse en sa mémoire les leçons de la sagesse humaine et tente de traduire en vers, après Lucrèce et avant le poète français, les résultats de leurs méditations sur le bonheur.

« Plusieurs philosophes, dit-il, ont conclu dans leurs éerits que le bien peut être l’utile, l’agréable et l’'honnête, et que tout ce qui est déshonnête ne peut être bon hors de contestation. Le bien honnête entraîne les deux autres avec lui, et c’est par lui qu’on obtient le plaisir parfait. De même il aboutit au profit maximum çelui qui n’abandonne point le chemin de la raison » (CVI, 89-96). Cette distinction et ces idées, empruntées à Aristote et que nous avons rencontrées à propos de l’amour, l’amènent à se demander « dans quelle partie de l’homme ce bien réside, ce qu'il doit faire pour l'obtenir, ce qu'il gagne à le posséder et comment il consent à le perdre pour peu de chose »,

E hon està en l’home assegut, e que deu fer per conseguir tal dé,

e qu’en ateny per sa possessiô,

e com per poch lo vol haver perdut.

Il rapporte à ce propos les opinions de Platon, d’Anistote, d'Epicure et des Stoïciens, notamment de Sénèque, mais sans observer l’ordre chronologique qu'il semble, à certains endroits, ne pas connaître exactement (CVI, 237).

« Le bien est tel, dit Auzras March, qu'il n'y à ni mur, ni rempart qui empêche le désir de l’homme de se porter vers lui. Par sa puissance et sans avoir son contentement, il l’attire à lui et n'a pas besoin d’une autre excitation » (CVI, 137-140). On reconnaît à cet exposé un des principes du Stoïcisme sui-

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