A. MARCH HISTORIEN DE LA PHILOSOPHIE EYE
vant lequel chaque être trouve en lui-même les principes de son amour pour lui-même. C’est l’inclination naturelle des êtres à conserver leur propre « constitution » (1).
De ce bien, ajoute Auzias March, les savants Stoïciens ont dit que celui qui le possède ne peut pas tomber dans la tristesse :
E d’ell han dit savis Estocians (2) que | qui l’ateny no pot caur’en tristor.
On sait, en effet, que, suivant les Stoïciens, l’homme vertueux est parfaitement heureux, même s’il est soumis aux pires supplices. — Erreur, riposte Auzias March, au nom d’Aristote, le bien ne peut pas être aussi puissant, € étendre si loin ses mains » :
Lo Philosoph aço pren per error, dient d’aquest no’stendre tant ses mans.
(OVNI, 143-144).
Les Platoniciens, qu'Auzias March ne nomme pas, mais l’allusion est transparente, placent à leur tour le Souverain Bien dans la contemplation des Idées, dans l'intuition de la Vérité et de la Beauté suprêmes :
Alguns han dit qu’en les coses mo't grans lo contemplar d'elles la veritat es aquest bé, mas axi han errat.….
D'autres enfin le font résider dans la pratique de la vertu :
Altres han dit qu’en les virtuts usans..
Ce sont encore les Stoïciens, bien que notre poète semble y voir une doctrine nouvelle.
(1) Cf. Crc. De Fin., IL, 16 ; Droc. LaerT., VIE, 85 ; SÉn., Epist., 124. (2) C£. le prov. Estoci — stoïcien. On a lu à tort Escocians et attribué à Duns Scot une doctrine qui lui est inconnue.
« Tous ont dit vrai, conelut Auzias March, mais aucun entiè-
rement » :
Tots han dit ver e no cascuns per si...
et il expose, avec Aristote, que le bien de l’homme consiste à la fois dans l’exercice de l'intelligence et dans la subordination de l'appétit à la raison, dans les vertus intellectuelles et dans les vertus morales :
Lo bé de l’hom en dues parts se pren, quant veritat l’enteniment entén e l’apetit a rah6 consenti...
Le poète continue en montrant que Sénèque exagère encore quand il soutient que la vertu, par elle-même, suffit à rendre l’homme heureux et que les biens extérieurs (los béns forans) n’y peuvent ajouter que très peu de chose, pas même un demilard, ou, comme dit Auzias March, pas même un « demipougeois » :
Mas lo qui ls ha del sobirà no té, per ells haver, la part de mig pugès….
L'expression est jolie : mais la manière dont Aristote et Sénèque sont opposés l’un à l’autre est plus curieuse encore, On objecte aux péripatéticiens qu'ils suspendent l’homme entre le bien et le mal par leur théorie des biens extérieurs. — Mais Sénèque, réplique Auzias March, l’a placé entre eau et feu, sans froid ni chaud, c’est-à-dire dans un état d’ind fférence et d’apathie : ù
entre bé y mal l’hom fa estar penjant :
entr’aygua y foch, sens fret o calt l’ha mès (CVI, 159-160).
(1) CE. CXX VIII, 365. — Sénèque (Epist. XCTI), rapporte ainsi l'opinion d’Antipater : « Antipater quoque, inter magnos sectæ hujus auctores, aliquid se tribuere dixit externis, sed exiguum admodum. »