‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 232 sur 302 · LE PLAISIR · texte numérisé non relu

LE PLAISIR

Comme la précédente, cette comparaison lui a été suggérée par Sénèque (1).

Enfin le souverain bien n’est pas le plaisir, comme l'a prétendu Epicure :

Picurus dix ell esser lo delit…

Auzias March réfute cette opinion en se plaçant encore au point de vue d’Aristote. Le plaisir n’est que la conséquence du bien, non le bien même : c'est le signe de l’activité parfaite (CVI, 198, 209-210) (2). On reconnaît aussi le souverain bien à ce qu'il met l’accord entre toutes les parties de l’être (3).

Quant à Platon, il a soutenu que le plaisir (corporel) n’est ni bon ni utile, mais son opinion a été très combattue (4) :

Platé volch dir que bo ni cominal

no es delit, mas hach molts enemichs...

Ses adversaires les plus ardents furent les Epicuriens qui admirent, au contraire, qu'il n’y a pas d’autres plaisirs que ceux de la chair (delit carnal, f3ovà ris oxpxëç). « Mais, en dernier lieu, vint son disciple même, c'est-à-dire Aristote, qui anéantit ces vaines opinions, prouva par des raisons évidentes la sienne propre et sépara le bon du mauvais plaisir » :

Picurians posaren com inichs,

que 1 bé de l’hom era’n delit carnal.

Mas derrer vench son dexeble mateix qui anullà vanes openions,

e del que dix donà’ vidents rahons,

e l bon delit de l’avol divideix.… (CVI, 235-240).

(1) « Frigidum, inquit, aliquid, et calidum novimus ; inter utrumque tepidum est ; si aliquis beatus est, aliquis miser ; aliquis nec miser, nec beatus. » (Ep. XCTI).

(2) Cf. C, 70. — Eth. Nic., I, 9, 1099 a, 15.

(3) C£. CVI, 196, 216. Cette idée que l’homme de bien vit constanter sibi, en parfait accord avec lui-même, a été empruntée par les Stoïciens à Aristote, Eth. Nic., I, 13, 1102 b, 16 ; Eth. Eud., VII, 7.

(4) Philèbe, 53 C sqq. ; Rép., IX, 585 D.

Ainsi se termine ce chapitre d'histoire de la philosophie où Aristote tient la première place et triomphe toujours des autres philosophes. Nul doute qu'Auzias March ait connu directement Aristote et Sénèque. Pour Platon et Epicure, il ne semble en avoir lu que des extraits dans quelque recueil analogue à celui de Jean de Galles. De là probablement le désordre assez sensible qui caractérise cette revue des opinions sur le bonheur et le plaisir.

IT

Si le bonheur résulte de l’activité de la partie rationnelle de l’âme, en d’autres termes, de la vertu, il faut rechercher maintenant d’une manière plus précise ce qu'est la vertu, suivant Auzias March, et analyser les principales vertus et les vices opposés.

La vertu ne peut être que l'habitude du bien. Il ne suffit pas, en effet, qu'il y ait dans l’homme des dispositions naturelles ; elles doivent encore passer à l'acte. Les dons artistiques ne font pas à eux seuls le bon poète(XXXI1,9-12,33-34). «On ne devient joueur de lyre qu'en jouant de la Iyre » (1). La subordination de l'appétit à la raison, du corps à l'âme, nécessite des efforts constants pour transformer notre nature. Les bonnes et les mauvaises habitudes sont des habits dont on ne peut plus se dévêtir (C, 153-176, CXXI,7). Les vices des peuples résultent eux aussi d'habitudes, et, si quelque homme y fait exception, la règle reste la même. Une hirondelle n’annonce pas l'été (2) :

Un oronell l’estiu no denuncia.….

La vertu est, de plus, un milieu entre deux extrêmes. Pour être parfaite, une action doit atteindre la mesure convenable, éviter le trop et le trop peu. Cette proposition d’Aristote est

(1) Eth. Nic., VI, 4, 1140 a, 6 sqq ; I, 6, 1098 a, 44. (2) Eth. Nic., I, 1098 a, 18.

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