DÉFINITIONS DE LA VERTU, LE SAGE
souvent invoquée par Auzias March (1). En voici l'expression
la plus nette :
Car la virtut en lo mig loch se met
e los estrems per vicis abandona...
Ainsi le courage est un milieu entre la lâcheté et la témérité (XXX, 17-32), la libéralité entre l’avarice et la prodigalité (CIV, 225-2238).
Mais ce juste milieu est difficile à déterminer. Il exige, pour être aperçu, le concours de la volonté et de l'intelligence :
E lo mig bé no conexem,
per qu’es amagat en loch fosch, e veig a tot hom esser losch
per a poder-lo divisar.
Hom pot bé del mig disputar ; entendre s pot, mas no sentir ; no’s conegut, mils se pot dir.
Abasta 1 nom tan solament
e que l’obrant sia volent.
Virtut lo cor més que 1 cap vol.
Lo mig de la cos’ ab que sol obrar virtut que s diu moral es punt tan sobtil que no y val
vista de home previst.
On peut connaître la loi générale et ignorer le cas particulier auquel elle s'applique. Cette différence entre la théorie et la pratique est cause de bien des erreurs, suivant Auzias March comme suivant Aristote (2) :
O quant sôn pochs qui de general regla
sapien fer als fets singulars regles.
Il exprime encore fréquemment cette idée de l’Ethique à
(1) XXXII, 26-28 ; LXXII, 13,15 ; CVII, 77 ; CXIII, 23. (2) Eth. Nic... VII, 5, 1146 b, 35 sqq.
Nicomaque (1) que le sage seul est la norme et le critérium de la vertu (2) :
Qui jutjarà si aquest bé pot ser sin aquell qui es tot virtuôs ?
Lui seul peut prononcer des jugements en ce qui concerne le bien et le mal, dit notre disciple d’Aristote, mais il ajoute, en chrétien, qu’à Dieu seul il appartient de décider en appel :
Ell es [la] regla en tal fet :
a son juhi es hom constret, e lo recôs es sol a Deu.….
Il y a chez le sage deux sortes de vertus, les vertus éthiques ou morales qui résultent de l'empire exercé par notre raison sur nos appétits et nos penchants (XXXII, 16 ; CXIT, 189) et les vertus intellectuelles ou contemplatives qui sont l'exercice même de notre conscience ou la sagesse.
On sait qu'au chapitre septième du livre IT de l’Ethique à Nicomaque, Aristote énumère les vertus morales. Presque toutes celles qu'il distingue sont citées par Auzias March, quelques-unes même font l’objet principal de certaines poésies. Le courage est analysé dans le sirventés Vengut es temps que ser& conegut ; la hbéralité dans le poème CIV sur l'honneur mondain (225-228) ; la magnanimité définie (CVI, 477). Il étudie l'amour de l'honneur et l'honneur sous leurs diverses formes, dans deux poèmes (CIV, 95-176, CVI passim), la honte (XLI), l’indignation (XLII, CIV, 233). Quant à la justice et à l'amitié, 1l les regarde comme des conditions importantes du bonheur.
L'homme de bien doit prendre plaisir et aimer à accomplir des actes de vertu. Tel n’est pas, suivant Auzias March, celui qui se contente d’être, aux yeux du monde, courageux, libéral, prudent et juste, et 1l énonce ainsi en un seul vers quatre des qualités de l'honnête homme :
Ardit e franch, prudent, justicier…
(1) Eth. Nic. I.
(2) Cf, CVI, 269-270, 280,