L ESPRIT CHRÉTIEN ET L'ESPRIT PAIE N
trer l’origine. La philosophie qui tenait déjà une place importante dans les précédentes œuvres devient ici prépondérante. Si, dans ses sirventés du début et dans sa satire sur l'honneur mondain, il a été un poète moraliste, développant des lieux communs ou peignant avec quelque malveillance les mœurs de son époque, ses poèmes sur le Bien et le Bonheur sont d’un philosophe moraliste, désireux de répandre, sous une forme versifiée et plus accessible aux profanes, les vérités de la science. Cette science est essentiellement encore celle d’Aristote, dont il est tellement imbu qu'il ne peut rien penser ni rien écrire qui n’ait une saveur péripatéticienne. Son système est le rationalisme d’Aristote mitigé de Stoïcisme et subordonné à la théologie de saint Thomas.
Brunetto Latino et Dante avaient déjà résumé en langue vulgaire les mêmes conceptions. Auzias March diffère d'eux par un sentiment plus profond des difficultés que soulève le problème de la destinée humaine. La préoccupation du salut prend chez lui, à la veille de la Renaissance, un caractère plus aigu.
Aristote avait conçu la nature humaine comme double, composée d’un corps et d’une âme étroitement unis, mais qu'il convient de subordonner l’un à l’autre. Or, si, de l’aveu même du philosophe, l’homme est parfois impuissant à réaliser cette fin, parce que le corps résiste à l’âme, comme la matière à la forme, il n’en est pas moins vrai que le bonheur est la récompense pour ainsi dire nécessaire de la vertu, de tous ceux qui cherchent dans la science un noble et agréable emploi de leur pensée. La vie selon la nature et suivant la raison est belle et bonne. Il veut qu’elle soit pleine, achevée, épanouie (1). La vertu est avant tout harmonie, ordre et mesure. Toutes les parties de notre être doivent être coordonnées et satisfaites.
Les Stoïciens dissocient les premiers cette admirable synthèse. Auzias March emprunte à Sénèque quelques-unes de ses idées sur le mépris des honneurs et des richesses. Avec lui il s’efforce.de se détacher du monde pour vivre d’une vie toute spirituelle et intérieure.
Mais Jésus vient à son tour compléter cette œuvre de renoncement aux biens terrestres en plaçant le bonheur, non dans le royaume du monde, comme la morale hellénique, mais dans
(1) L. Orré-Laprunr, Essai sur la morale d’Aristote, p. 312.
celui de Dieu, La nature est décidément mauvaise en nous comme hors de nous. Le chrétien doit souffrir dans son âme et dans son corps, extirper de son être tout ce qui peut l'empêcher de s’unir à Dieu.
La tâche de l’homme est devenue plus pénible et plus ardue. Aussi les Pères de l'Eglise travaillent-ils à rapprocher la philosophie grecque et la doctrine chrétienne. Cette conciliation se continue au Moyen âge et aboutit, avec saint Thomas, à une doctrine qui réintègre dans l'humanité toutes les manifestations de la vie « sous la loi de la religion » (1).
Mais, vers la fin du Moyen âge, sous l'influence de l'antiquité à demi retrouvée, le trouble renaît dans les âmes. On en vient à se demander si le renoncement à la vie extérieure et aux sens est possible, si le péché n’est pas le fond de la nature humaine, et c’est alors que la théorie de la grâce par laquelle peut être régénéré et sanctifié le pécheur prend toute son importance. C’est ce tourment que Luther éprouvera au plus haut point et qu'exprime déjà Auzias March. C’est cette angoisse qui assombrit toute son œuvre et nous la rend plus sympathique. « Je suis catholique, s’écrie-t-1l, mais la foi ne m'échauffe point, refroidie qu’elle est par la froideur de mes sens... Une des deux parties de mon être, l'esprit, se porte en toute hâte vers le Paradis, mais l’autre partie, mes sens, se cramponnant à elle, l'empêche d'avancer » (CV, 185-186, 189-190). Aussi fait-il des appels réitérés à la miséricorde et à la grâce divines. Il déplore, à la manière de Pascal, l'impuissance de sa nature abandonnée à elle-même, l'insuffisance de ses lumières naturelles. Tout attristé de n'avoir pu réaliser l'amour pur, ni du vivant, ni après la mort de sa dame, il souffre encore des obstacles qui s'opposent à son bonheur présent et futur.
La félicité que lui avait promise l’auteur de l’Ethique à Nicomaque, c'était la vie terrestre dans sa plénitude et dans sa perfection, avec les pures joies de l'amitié et la contemplation de la pensée en elle-même. Le christianisme a troublé cet optimisme, cet eudémonisme confiant, en considérant l'esprit de renoncement et de sacrifice comme la condition du vrai
bonheur et en le faisant dépendre moins de l’homme que de Dieu.
(1) E. Bourroux, Questions de morale et d'éducation, Paris, 1895, in-12, p- 30.