XIX
Nous trouvons encore quelques vestiges du troubadour catalan dans les sonnets Nunca de amor et No es tiempo ya. Le premier tercet de l’un et le second de l’autre rappellent sa fameuse chanson Qui no es trist (v. 1-4, 43-44). D'autres sonnets, Mas mientras mas (127 et 22 tercets), Aun bien no fuy (2° tercet), Querelle me de vos (2€ quatrain), peuvent être comparés respectivement aux vers VII, 37-40, XI, 1-8, et VII, 28-32.
Il doit aussi « au grand catalan, maître d’amour », comme il l’appelait lui-même,
al grande catalan, d’amor maestro.….
Aosias March, que en su verso pudo tanto.
(Ed. 1543, fol. 154),
la distinction bien connue des trois amours (1), et, notamment, la théorie de l'amour honnête correspondant assez exactement à celle que Baldassàre Castiglione avait exposée dans son Cortegiano (2).
Lorsque son ami Garcilaso mourut, 1l écrivit un sonnet éléglaque où 1l exprime, comme Auzias March l'avait fait pour sa dame, le désir de le revoir :
Bien pienso yo que si poder tuvieras De mudar algo lo que està ordenado, En tal caso de mi no te olvidäras.
Que, 6 quisieras honrar me con tu lado, O, 4 lo ménos, de mi te despidieras, O, si esto no, despues por mi tornäras.
(Son. XCIL, p. 221).
Boscän a done été, pour le fond, beaucoup plus encore que
(1) Boscän l’exprime en ces vers :
Razon junt6 lo honesto y deleytable, Y de estos dos naci lo provechoso, Mostrando bien de do engendrado fué...
(Son. LXXVII, Otro tiempo lloré, p. 243).
(2) Le seul passage que j’en connaisse est cité par A. Coster (Fernando de Herrera, p.124). Il y reprend la théorie de l’amour fondé sur le plaisir telle que l’avait définie André le Chapelain.
pour la forme, tributaire d'Auzias March. On ne voit d'ordinaire en lui que l’importateur en Espagne de la littérature italienne. Il est, de plus, à notre avis, la continuateur de l’école « limousine »,et,en mettant à la mode, parmi les poètes espagnols, l’imitation et les € gloses » d'Auzias March, il a établi entre le vieux poète catalan et la poésie castillane moderne un trait d'union incontestable.
Il est certain que c’est par Boscän que Garcilaso de la Vega a connu Auzias March. Tout ne devait-il pas, suivant le précepte de la sagesse antique, être commun entre amis aussi étroitement liés, qui voulaient réaliser l'amitié parfaite (el amistad perfeta) (1) ? Les principaux éditeurs des œuvres de Garcilaso (2) ont relevé la plupart des passages qu'il a imités du poète valencien. En voici un autre qui paraît leur avoir échappé :
Quien sufrira tan âspera mudanza Del bien al mal ? O corazon cansado !
Esfuerza en la miseria de tu estado.….
(Son. IV).
Auzias March avait dit :
Cor malastruch, enfastijat de viure….
com soferràs los mals qui t son davant.….
Acuyta t donchs a la Mort que t’espera !...
Mais Garcilaso ne procède pas comme Boscän dans ses imitations. Ce n'est pas tant la substance de ses chansons qu'il emprunte au poète catalan que des traits isolés, des images prises en elles-mêmes. Boscän commente le poète catalan; c'est un esprit à la suite. Garcilaso est plus original et ne demande à Auzias que quelques pensées vives ou brillantes qu'il enchâsse dans ses sonnets comme des perles dans de véritables œuvres d'art.
Imitées par les deux premiers poètes castillans qui, au xvie siècle, avaient réintroduit en Espagne les genres italiens, les œuvres complètes d'Auzias March furent publiées en même
(1) Garcrzaso DE LA VEGA, Epist. 4 Boscän, v. 9.
(2) Fr. Saxcnez (Obras de. Garci Lasso de la Vega, Madrid, 1600, pet. in-12) pp. 78 v°, 81 v0, 83; F. De Herrera (Obras de Garci Lasso…. Sevilla, 1580, in-4°) p. 196; Tn. Tamavo DE Varaas (Obras de Garcilaso, Madrid, 1622), p- 9 v°, 14.