A LA COUR D ESPAGNE
temps et par les mêmes presses que les leurs. On s’habitue dès lors à ne plus séparer le poète catalan et les poètes italiens. On le compare à Pétrarque et à Dante avec lesquels il passe pour avoir voulu rivaliser. On ne tarde pas à le mettre même au-dessus d'eux (1). C’est un auteur à la mode. Un humaniste italien, Lilo Gregorio Giraldi se fait, dès 1548, l'écho de cet enthousiasme et, l'édition de 1545 étant déjà épuisée, demande à un de ses amis d'Espagne une copie manuscrite de ses œuvres (2). La Cour elle-même partage cet engouement. Honorato Juan, évêque d'Osma, précepteur du prince Don Carlos, explique les beautés d’Auzias March à son royal élève (3). Le cardinal de Granvelle, archevêque de Besançon, ministre de Philippe IT, en a toujours un exemplaire sur lui (4). On le commente dans des lectures publiques (5). La traduction de Roman est réimprimée en 1553, et ne fait qu'augmenter le nombre de ses admi-
rateurs (6).
(1) Hierony Figueres, en 1546, dans le prologue aumanuscrit qu'il a exécuté pour le compte de L. Carroz de Vilaragut. Voir l’Introduction à notre édition, p. 30.
(2) Cf. l’Introd. à notre éd., pp. 19-20.
(3) F. Cerpa x Rico, op. cit., p. 285.
(4) Escorano, op. cit., I, 1, 14, fol. 91.
(5) Cf. Azcmunéver : «... los Castellans han treballat de entendrel, fent lo en achademies publiques Ilegir. » (Préface au Procés de les Olives : ci. Notas al canto de Turia, éd. 1802, p. 424).
(6) Nicolas Espinosa, dans la Segunda parte de Orlando (Saragosse, 1555, in-40), se fait l’écho de cette admiration :
Mira el Romani como sostiene Aosias March fundado en Limosino YŸ la sobrada gloria que le viene D'’auer nos allanado aquel camino, Trae al Mantuano, y le conuiene Con la Spañola lengua, y su destino, La obra le acortaua principiada, Que fuera con razon celebrada.
Mira Honorato Iuan como s’estiende Su fama, su valor, su gentileza, Y con l’ingenio raro en si comprende Lo que mas escondio naturaleza.
Mira ’l Ispero Rey que del aprende, Tuntando con Minerua fortaleza, Valencia subira por este solo A la sphera celeste del gran Polo.
(Cant. XV ; éd. Anvers, 1557, p. 75v0),
Ses œuvres sont rééditées, en 1555, à l’usage des Castillans. C’est le chapelain même du roi Philippe IT qui s'en charge. I ne néglige rien pour le mettre à la portée de ses compatriotes. Un vocabulaire copieux, sinon toujours exact, est placé à la suite du texte (1). Un autre courtisan, le poète Jorge de Montemayor, qui l'avait imité, dès 1542, dans sa Diana (2), le traduit de nou-. veau en vers en 1560, et le présente transformé sous un élégant habit à l’espagnole. Sa version obtient un vif succès et est réimprimée une première fois dès 1562. Un esprit humoristique, Hierénimo Arbolanche, prétend bien en 1566 que personne ne comprend rien aux vers du poète, et que tout en eux dérive de Pétrarque (3). Mais on ne fait guère attention à ces propos Jugés sans importance. Le maître de Cervantes, le grave Juan Lépez de Hoyos, déclare même que, de l'avis des plus fins lettrés, Pétrarque a pris à Auzias March un grand nombre « de ses con-
(1) Voir l'Introd. à notre éd. crit., pp. 67-74.
(2) La prose et les vers de ce roman pastoral, qui a été traduit en français en 1578, et d’où est sortie, avec l’Astrée d’'Honoré d’Urfé, toute la littérature précieuse du xvri® siècle, nous offrent des souvenirs manifestes d’Auzias March. Citons, entre autres, cette paraphrase de la poésie At com cell qui ’n lo somni s delita : « Hay memoria mia (enemiga de mi descanso) no os ocuparades mejor en hazerme oluidar desgastos presentes, que en ponerme delante los ojos contentos passados ?.… » (Los siete libros de la Diana, Valeneia, 1602, pet. in-12, p. 6). De même, ces vers de Montemayor :
Tan fuera voy de mi como el dançante que haze a qualquier son un mouimiento.…..
(Ibid, p. 9), reproduisent cette comparaison d’Auzias March :
Si col dançant segueix a l’esturment e mostra bé haver poch sentiment, si per un temps dança rostit bullit… (VIII, 10-12).
(3) Ni sé hacer versos que ninguno entienda Como Ausias Mare, en lengua lemosina ; Que cosa suya no hay, que no descienda De aquella vena de Petrarea fina ; Que si él trata de Amor, de aquella suerte El otro, y por lo mismo de la Muerte.
(GazLarDo, Ensayo, I, 259).