‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 262 sur 302 · FERNANDO DE HERRERA · texte numérisé non relu

FERNANDO DE HERRERA

dire en une synthèse en apparence indissoluble des éléments empruntés, les uns au début du Canzoniere, les autres à la chanson d’Auzias March citée par Fray Luis de Leén. Comme Pétrarque, d’abord, il déplore la vaine «erreur », l’égarement de son premier amour soumis à la tyrannie des sens ; comme Au-

zias March, il conseille ensuite à ceux qui ne connaissent point les tristesses de l’amour de ne point écouter ses lamentations :

Quien sabe, i vê ’l rigor de su tormento ; si alcança sus hazañas en mi Ilanto, muestre alegre semblante à mi memoria.

Quien no, huya, i no escuche mi lamento; que para libres almas no es el canto de quien sus daños cuenta por vitoria.

(Ed. Sevilla, 1619, 40, p. 1).

Quant à l'obscurité et à la tristesse qui assombrissent comme un voile toutes ses poésies, c'est Pétrarque quien a tissé la trame, mais Auzias March l’a compliquée par son inextricable série de douleurs agréables, de plaisirs douloureux et de désespoirs mêlés d'espérance.

Après Herrera, à la fin du xvr* siècle ,et, pendant la première moitié du xvri®, quelques poètes connaissent encore Auzias March, mais sans qu'il laisse dans leurs œuvres des traces bien marquées de son influence. Lope de Vega, qui semble avoir donné parfois dans les subtilités du conceptisme (1) et goûtait peut-être pour cette raison notre poète, loue en tout cas la chasteté de ses vers (2). Quevedo, le plus brillant des écrivains de cette école, va même, suivant une tradition fort vraisemblable, jusqu'à traduire quelques-unes de ses strophes (3). Mais on ne s'efforce plus comme autrefois de lui dérober quelque comparaison ou quelque métaphore. Luis Tribaldos de Toledo a beau prétendre prouver par des arguments nouveaux qu'il a vécu du temps de Jaeme [er le Conquérant, c’est-à-dire bien avant Pé-

(1) Trcxnor, op. cit, IE 57.

(2) « Castisimos son aquellos versos que escribiô Ausias March en lengua lemosina, que tan mal y sin entenderlos Montemayor traduj6. » Cité par Quadrado, op. cit., p. 267.

(3) Voir l’Introd. à notre éd. crit., pp. 59 et 101.

trarque. Cette thèse hardie ne réveille pas l'attention du public. Seul, un poète latin d’une rare fécondité, Vicente Mariner (1), y voit une raison de plus de se hivrer à son passe-temps favori et traduit Auzias March tout entier en distiques élégants, mais peu fidèles. Des ecclésiastiques le commentent, attirés sur— tout par le caractère scolastique et moralisateur de ses poésies. Mais ni le texte, à partir de 1560, niles anciennes versions, à parür de 1579, ne sont réimprimés.

Un poète portugais, Manoel de Faria y Sousa (1590-1649), qui écrit, 1l est vrai, le plus souvent en castillan, le place encore, pour la poésie amoureuse, au-dessus de Garcilaso, de Camoens et de Pétrarque (2), et il limite aussi quelque peu (3).

Mais, avec la seconde moitié du xvire siècle, 1l n’exerce plus aucune autorité sur les esprits. [Il n’est plus désormais que le régal des érudits, et l’on n’écrit plus sur lui que des articles biooraphiques ou bibliographiques.

Introduit en Castille par les premiers italianisants du xvi® siècle, recherché ensuite parce qu'il avait été, suivant les uns, le modèle, suivant les autres, l’imitateur de Pétrarque, Auzias March perd du terrain au moment même où la poésie lyrique est gagnée définitivement au Pétrarquisme. [ne bénéficie pas de la victoire à laquelle il a pourtant contribué, de Boscän à Herrera.

C'est la défaveur en Castille, tout comme un peu auparavant en Catalogne, dans sa seconde comme dans sa première patrie.

Elle tient à des causes générales. C’est d’abord le discrédit où est tombée la littérature chevaleresque. Cervantes, en raillant les livres de chevalerie, a ruiné la croyance en l'amour pur.

(1) Opera omnia, Turnoni, 1633, in-80, p. 512.

(2) Fuente de À ganipe, Madrid, 1644-46, t. I, « Advertencias ».…., $ 8. Cf. Ibid. « Discurso acerca de los versos »..…., & 6. — M. Menéndez y Pelayo a cité de lui dans son Antologia (XIII, 297) un autre éloge où il appelle Auzias « la gala de los poetas amorosos ».

(3) C’est du moins ce qu’assure Juan Antonio Mayans, dans une lettre à Cerdà y Rico, du 27 mai 1780, dont le regretté J.Serrano y Morales nous a communiqué les lignes suivantes : « Se honr6 con traducir 4 Ausias March, Faria en la 2% parte de Aganipe, pag. 34, c. 2, pag. 63 (sic).» Nous n'avons pas pu contrôler cette affirmation, mais GazLarpo, Ensayo, II, 994, a publié un sonnet Bien puede amor hacer lo que quisiere.qui la rend fort vraisemblable.

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