CAUSES DE SON DISCRÉDIT
«Béatrix est devenue Dulcinée », a dit Victor Hugo (1). Le chevalier Auzias doutait déjà des vertus de sa Thérèse. Les lecteurs de Don Quichotte n’y croient plus (2).
D'autre part, la décadence de la scolastique, commencée à la fin du xv° siècle avec la Renaissance (3), ne devient manifeste qu'au début du xvrr® siècle. On conteste l’autorité d'Aristote. Il est hors de doute qu'Auzias March, «le profond philosophe », chez qui les lecteurs du xvit siècle aimaient à lire l'exposé populaire des doctrines en vogue, devait perdre de son prestige, au fur et à mesure qu'elles étaient abandonnées.
Des causes plus particulières à chacun des deux royaumes, réunis l’un à l’autre par Ferdinand le Catholique, interviennent aussI.
En Catalogne, on écrit de moins en moins dans la langue maternelle, et les œuvres de cette époque révèlent, quand on les ‘examine de près, l'invasion de mœurs et d'expressions nouvelles. Les poètes anciens, avec les finesses de leur langue littéraire ou «limousine », sont peu compris. Auzias March devient étranger à son propre pays.
. En Castille, les sympathies qu'avait excitées Boscän diminuent à mesure que la langue nationale s’affine et prend une tournure plus gracieuse et plus souple. Herrera le qualifie luimême, non sans quelque dédain, d’étranger par la langue (estrangero de la lengua) (4), tout en voulant le disculper. Un reproche semblable pouvait être fait, à plus forte raison, à Auzias March, qui avait écrit dans une langue plus rude encore, alourdie par des comparaisons mal incorporées à la pensée ct à la phrase, semée d'expressions vulgaires et parfois triviales. Cela ne manqua pas. (Sa langue est inculte (5) » finit par dire l’historien Mariana, reflétant sans aucun doute le jugement porté
(1) Philosophie, II, William Shakespeare, Paris, 1882, in-89, p. 85.
(2) On sait qu'après la publication de Don Quichotte les livres de chevalerie ne furent presque plus réimprimés en Espagne. Voir E. BarET, op. cit., p. 359.
(3) A. BonizzA y San Martin, Luis Vives y la filosofia del Renacimiento, Madrid, 1903, in-89, p. 565.
(4) Obras de Garcilasso de la Vega con anotaciones de F. de Herrera, Sevilla, 1580, in-49, p. 78. Cf. A. Cosrer, 0p. cüit., p. 276.
(5) Sermo incomptus, acutus tamen, multis quesententiarum et ingenii luminibus illustris (De rebus hispaniæ, lib. X XIII, cap. INT).
sur le poète catalan par tous les lettrés contemporains désireux de doter l'Espagne d’un langage et d’un style aussi élégants et aussi relevés que ceux de l'Italie.
L'admiration dont Auzias March avait été l’objet pendant plus d’un siècle fait place désormais à un oubli immérité, Il n'en sortira qu'au moment où ses principaux maîtres, les troubadours, auront attiré de nouveau l'attention du publie, à l’époque du romantisme.
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L'œuvre d’Auzias March est la plus importante, la plus complète et la plus féconde qu'ait produite la poésie catalane issue: de l’Ecole toulousaine.
Nous avons pensé que le seul moyen de le connaître et de: l'apprécier était de le replacer dans sa famille civile et littéraire, de remonter aussi loin que possible dans l’étude de ses. origines paternelles et de ses sources intellectuelles.
Sa biographie et celle de ses prédécesseurs s’imposaient d’autant plus qu'il a été comme le dernier anneau d'une chaîne. d'hommes qui ont tous joué un rôle marquant dans l’histoire politique ou poétique de leur pays. Certaines traditions s'étaient depuis longtemps implantées chez ses ancêtres qui, s’ajoutant à l'hérédité, constituaient des influences auxquelles 1l Jui était difficile de se soustraire. Il suffit de jeter les yeux sur cette longue suite d’ascendants ou de collatéraux chevaliers ou ecelésiastiques lettrés, comprenant les Pere, les Jacme, les Berengueret les Arnau March, pour reconnaître qu'il a été vraiment leur héritier et a éprouvé le désir et presque le besoin de leur ressembler, non seulement comme homme, mais encore comme écerivain.
Soldat d’un grand courage comme la plupart de ses parents, Auzias Mareh a combattu avec l'infant Pierre pourleroid’Aragon, contre les Génois et les Cherguiotes pour la suprématie catalane dans la Méditerranée. Seigneur de Beniarj6, fauconnier d’AIphonse V durant quelques années, il a géré son domaine et la vénerie royale avec l’activité que Pere March avait mise au service du marquis de Villena, premier duc de Gandie. Autant qu’on peut en juger à travers des actes notariés et des pièces de procédure, il a été un administrateur zélé et méthodique. Il est fier surtout du nom qu'il porte, heureux de s'asseoir « sur les
plus hauts banes » dans les Corts auxquelles il prend part, jaloux enfin de ses prérogatives politiques ou seigneuriales.
Ces traits de caractère sont comme les éléments que sa race a déposés en lui. Ses aïeux, chevaliers attachés à la personne des rois d'Aragon ou des ducs (royaux », dominent encore son existence politique.
Sa vie privée ne répond pas à sa vie publique. Il était d’un naturel facile à s’émouvoir, d’une complexion amoureuse dont il s’est vanté lui-même. Quoique marié, il a eu des maîtresses moins intellectuelles et moins chastes que Pleine de sens ou Lis entre chardons. Plusieurs de ses œuvres en font foi. Mais d’autres aventures moins poétiques encore, des liaisons ancillaires qu'il a avouées in extremis, prouvent qu'il a ressenti toutes les émotions de l’amour, même les plus vulgaires.
Il a donc parlé de ce sentiment en pleine connaissance de cause, et cela peut contribuer à sauvegarder quelque peu son originalité de poète érotique.
Parmi ses ancêtres, certains avaient contribué à rallumer en Catalogne le flambeau de la poésie provençale après Cerveri de Girona. Il n’est pas certain que Mossen Bortholmieu Marc, adjoint à Guilhem Molinier pour la rédaction des Leys d'amors, ait appartenu à sa famille et servi d'intermédiaire entre les poètes de Toulouse et ceux de Barcelone. Mais nous savons combien Jacme et Pere March, son oncle et son père, ont contribué à propager, au sud des Pyrénées, l'influence de la littérature française et provençale et les règles de la nouvelle école. Les rois d'Aragon et leurs parents, les comtes de Ribagorça, cultivent ou aiment tout au moins les lettres. Tout ce qui vient de France continue à avoir pour eux et pour leur entourage un parfum incomparable de grâce et de distinction.
Jacme March tient une place prépondérante dans cette renaissance poétique. Un des premiers, il imite dès 1365 dans des contes rimés, dans des noves rimades, écrites à la manière des lais bretons, les romans de la Table Ronde. Les debats, quelques sirventés moraux et des chansons d'amour nous ramènent à la Provence. Autant ses € nouvelles » sont faciles à lire, de style simple, presque populaire et de premier jet, autant ses autres œuvres dénotent la recherche savante, les efforts, souvent heureux, dans le choix et dans l'agencement des rimes. La France du Midi, avec son art subtil et raffiné, l'emporte en fin de compte