LES PRÉDÉCESSEURS D'AUZIAS MARCH
sur la France du Nord. On le voit bien dans son « Dictionnaire de rimes » où les règles sévères et rigoureuses des troubadours sont docilement acceptées.
Mèêmes inspirations et mêmes genres chez Pere March. Lui aussi est un poète de veine fluide dans ses « nouvelles rimées ». Mais ses autres poésies, amoureuses ou morales, quoique plus travaillées, gardent encore un peu de leur aisance et de leur clarté, C'est surtout un poète moraliste, naturel et vigoureux à la fois, qui sait exprimer en des traits incisifs et nerveux des lieux communs de morale générale, des sentences bien faites pour se graver dans la mémoire.
Ces poètes chevaliers suivent déjà quelques-uns des procédés de l'Ecole de Toulouse. Sans doute, leurs « cobles » sont pour la plupart conformes aux règles énoncées dans les Leys d’amors. Mais ils empruntent en fait aux anciens troubadours des xr1€ et xu1e siècles une partie de leurs thèmes. [ls continuent à louer la beauté et les mérites de leurs dames, à se plaindre de leur froideur, et à célébrer les vertus moralisatrices de l'amour. Ils prétendent surtout rendre la morale accessible et agréable à tous, comme l'avaient fait d’ailleurs maints provençaux, mais ce n’est n1 la morale scolastique, n1 encore moins la morale religieuse. Après l'amour courtois, leur religion principale est l’honneur et la gloire, la morale de la chevalerie ou des «€ honnêtes gens », comme on dira au xviie siècle, qui se subordonne à la règle chrétienne sans se confondre avec elle.
Ce fut au chevalier Jacme March et à un bourgeois de Barcelone, Lluis d’Aversé, que le roi Jean IeT confia, en 1593, le soin de créer dans la capitale de la Catalogne une Académie analogue à celle de Toulouse. Certains poètes catalans la considéraient comme nécessaire, si l’on en juge par les envois qu'ils avaient faits, en deçà des Pyrénées, au premier consistoire du Gay saber. On en adopte les cérémonies et les principaux statuts. La poésie n’est pas seulement encouragée pour ses effets civilisateurs : elle doit servir surtout à la glorification de la Vierge. Mais, soit que la mort des premiers mainteneurs ait désorganisé l'institution à peine née, soit plutôt, comme nous l’avons vu, que les conseillers de Barcelone n’aient pas voulu en faire les frais, elle ne semble pas avoir persisté longtemps.
Une seconde tentative est faite en 1414 par Henri de Villena,
Elle n’a pas donné de résultats plus durables. Après lui, les. poètes se réunissent de temps en temps, à Barcelone et à Valence, dans des jardins analogues à ceux de Toulouse, proposent des prix, formulent des questions auxquelles il faut répondre poétiquement ; mais il n’y a pas, durant la première moitié du xve siècle, d'Académie proprement dite, d'organisation vraiment officielle. Nous possédons le recueil des poésies couronnées à Toulouse. Aucun recueil du même genre n'existe pour la Catalogne. Les Cançoners qui nous restent sont des compilations faites pour des particuliers.
Certes, il ne faut pas regretter que l’imitation de la France soit restée incomplète sur ce point. Les concours académiques, avec leurs Joyas et autres fleurs poétiques, n’ont suscité dans notre Midi que de pâles et monotones versificateurs. La poésie s’y traîne, aux x1v® et xv® siècles, dans d’insipides compositions. C’est la stérilité et la médiocrité littéraire à son plus haut degré. Il en aurait été de même en Catalogne, si les pratiques de l'Ecole Toulousaine s’y étaient implantées de meilleure heure. Elle y aurait perdu l'intéressante floraison poétique qui caractérise la fin du xive et la première moitié du xv° siècle.
À ce moment, les lettres, encouragées par tous les rois qui se: succèdent sur le trône d'Aragon, cultivées par de grands seigneurs comme les Marchs, Andreu Febrer, Jordi de Sent Jordi, Masdovelles, ete. sont dans des conditons plus favorables en Catalogne qu'en Languedoc. Là est une des raisons de leur succès. Il faut ajouter que la nation catalane, qui aspire à l'hégémonie parmiles Etats Méditerranéens, prétend avoir sa littérature comme les autres peuples, et, si elle emploie encore le provençal, c’est qu'il est en quelque sorte la langue internationale de la poésie. Son règne est d’ailleurs vivement attaqué et netardera pas à prendre fin, précisément avec Auzias March.
Arnau March paraît néanmoins avoir subi, un des premiers, l'influence des Jeux floraux. Sa «€ cançé de Nostra Dona » répond bien à leur programme habituel. Il s’attache au genre purement religieux, sans abandonner cependant les sujets préférés de ses parents. Il reste, en outre, fidèle à la Provence à uneépoque où, les œuvres de Dante, Pétrarque et Boccace, se répandant un peu partout, auraient fait oublier les troubadours, Si on n'y avait retrouvé leurs thèmes pour ainsi dire transfigurés. Dante et Boccace seront bientôt traduits et Pétrarque:
"pi
St