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AUZIAS MARCH POÈTE DE L'AMOUR

imité. Les Catalans reconnaissent en eux, sous une forme plus riche et plus colorée, la tradition provençale qu'ils s'efforcent de rajeunir, et ils s'imposent surtout à leur attention, quand leur roi veut annexer à l'Aragon une portion de l'Italie.

Vers 1430, Auzias March s’est proposé de continuer l’œuvre lyrique et morale de ses prédécesseurs, mais en la raffinant et en l'approfondissant, et de plus, en rendant définitif l'abandon, commencé par d’autres, du vocabulaire provençal que les poètes catalans avaient affecté d'employer jusque-là.

Il a eu, en effet, le mérite de nationaliser la langue poétique, réalisant ainsi entièrement le vœu que Lluis d'Aversé avait formulé à la fin du siècle précédent. S'ilreste encore dansses chansons quelques expressions provençales, d’ailleurs bien rares, ce ne sont qu archaïsmes de copiste ou licences poétiques. Il est vraiment le premier à qui on puisse donner le titre de troubadour catalan.

Cette révolution dans la forme n'empêche pas son œuvre d’être encore essentiellement provençale dans son fond et dans son contenu.

Poète de l’amour ou poète moral, il fait entendre les mêmes requêtes et les mêmes plaintes, reprenant les doctrines de l'amour courtois avec toutes les variations dont les avaient enrichies les troubadours de la décadence. Il croit aux vertus ennoblissantes et bienfaisantes de l’amour. Il exagère la critique aussi bien que la louange des femmes. Ce sont les mêmes imprécations contre le relâchement des mœurs dans la société contemporaine.

Les moyens artistiques mis en œuvre dans ses premières poésies, les plus travaillées de toutes, ressemblent aussi à ceux de ses modèles. Toujours rimées et rythmées avec un soin minutieux, elles présentent les mêmes métaphores, ou, tout au moins, les comparaisons y ont le même air de famille. Elles se succèdent les unes aux autres, chaque strophe en exprimant une nouvelle, indépendantes en apparence du motif principal auquel il est, dans ceriains cas, souvent malaisé de les rattacher. Enfin, ses chansons ne s'adressent qu'à des esprits cultivés et exigent pour être comprises un véritable travail. Elles manquent de spontanéité, et le poète semble prendre plaisir à se cacher. L'obsecurité est un de ses défauts les plus graves, qu'il tient de son

maître Arnaut Daniel, et de beaucoup d’autres anciens troubadours. Ses pièces sont souvent des énigmes qui laissent l’esprit déçu, quand il en a trouvé le mot. On lui en veut d’avoir pris l'attitude du Sphinx pour n’exprimer que des lieux communs.

Si sa poésie paraît parfois se distinguer de celle des troubadours, c’est qu'il en a supprimé les éléments objectifs pour n’en retenir en quelque sorte que les idées. Ni les qualités physiques de sa dame, ni la nature extérieure ne le préoccupent. Tout ce qui fait pour nous le charme de la chanson provençale et des Rime de Pétrarque est systématiquement négligé. C’est l'esprit ou même l'idée, non la personne de sa dame qu'il aime et nous décrit. Le renouvellement du printemps, le chant des oiseaux et les fleurs ne tiennent pour ainsi dire aucune place dans ses compositions.

C'est qu'il a voulu être dans toutes ses poésies, amoureuses,

funèbres ou morales, un poète-philosophe, analyser des états d'âme plus que des situations, des sentiments plus que des sensations, des idées plus que des émotions. Là est son originalité. C’est par là qu'il a prétendu renouveler les thèmes tant rebattus par ses devanciers, Provençaux ou Catalans.

D’autres avant lui, Folquet de Marseille, les poètes du dolce slil nuovo, Dante lui-même avaient fait de la chanson, comme on l’a dit (1), «une province de la métaphysique », appliquant à la peinture de l’amour les procédés de la scolastique. Mais nul n'avait eu l’idée de mettre en vers, tantôt sous une forme imagée, tantôt dans leur nudité abstraite, la psychologie thomiste des passions de l’amour et les doctrines morales extraites par l'Ecole de l’Ethique à Nicomaque et des ouvrages postérieurs, Aucun surtout n'avait tenté de s'adresser à Aristote luimême pour recouvrir d'un vêtement poétique ses idées sur le Bien, la Vertu ou le Bonheur, ou lui emprunter sans le citer quelques traits destinés sans doute à fortifier telle ou telle de ses opinions, afin de la faire accepter plus sûrement des cleres et des initiés.

Celui des poètes scolastiques dont il se rapproche le plus est l’auteur de la Divine Comédie. Il a connu et admiré ce poème où la philosophie et la théologie sont partout présentes et il s’en

(1) M. Jranroy, Rev. des Deux-Mondes, 1er fév. 1903, p. 689.

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