‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 4 sur 302 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

principes de la morale rationnelle qui se dégagent peu à peu des doctrines gréco-romaines et des pratiques de la Chevalerie.

Par ses poésies amoureuses plus que par toutes les autres, Auzias March dérive donc, en droite ligne, du Midi et du Nord de la France. Elles attestent combien était puissant encore en Catalogne le rayonnement intellectuel de notre pays, au moment où l'Italie commençait cependant à attirer tous les regards. Or c’est surtout par ses œuvres d'amour que le poète catalan a exercé une action féconde, non seulement sur l’ancien royaume d'Aragon, mais encore sur l'Espagne toute entière. Grâce à lui la poésie castillane du xvie siècle, définitivement acquise à Pétrarque et à ses continuateurs, est restée quelque peu imprégnée des parfums de la Provence.

La renommée dont a joui Auzias March est due pour une bonne part à Jorge de Montemayor qui avait publié une traduct'on de ses œuvres plus élégante que fidèle, Mais, avant de l’interpréter, 1l lui avait emprunté pour sa Diana ses traits les plus brillants. On sait avec quelle faveur ce roman pastoral fut accueilll en France. Traduit plusieurs fois, il trouva même dans Honoré d’Urfé un imitateur complaisant. En lisant le Départ de Streine et l’Astrée, les familiers de Me de Rambouillet ne se doutaient pas qu'ils admiraient parfois des métaphores et des antithèses extraites du poète catalan. Ainsi il a rendu à nos «précieux » et « précieuses » du xvrre siècle une partie des biens que la France lui avait donnés. Ne mérite-t-il pas aussi, à cet égard, de retenir notre attention ?

Considérée enfin en elle-même, la poésie d'Auzias March nous révèle pour la première fois, non pas une pensée vraiment originale — on préférait alors s’en tenir au fond courant et consacré par l'usage —, mais une langue littéraire, sonore et forte, détachée enfin du provençal, capable d'exprimer harmonieusement, malgré les entrelacements de rimes souvent trop compliqués, les nuances les plus ténues des passions humaines aussi bien que les idées les plus abstraites. Elle était prête pour des œuvres plus complètement belles, si les circonstances politiques n'étaient pas venues en arrêter brusquement l'essor.

Je voudrais que cet ouvrage ne dispensât pas de lire Auzias March, mais fût un guide pour ceux à qui il inspirerait le désir

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