SON ÉMANCIPATION
chevalier à qui les exercices physiques importaient avant tout, ne pouvait être que superficielle. Aussi Auzias March travaillera-t-il à la compléter plus tard, soit par des lectures per sonnelles, comme celle d’Aristote, soit encore en assistant peut-être à des « lectures publiques » organisées de temps en temps à Valence durant le xv® siècle et y constituant les premières tentatives d'enseignement supérieur.
Le souci de moralisation et de prédication, qui caractérisait à cette époque l'ins ruction sous ses diverses formes, convint à son humeur méditative, héritée sans doute de son père et aggravée encore par les tristes images qui avaient entouré son enfance. Il contribua, avec ses études elles-mêmes, à lui révéler ce qui sera l’âme même de son œuvre.
C'est pendant cette active adolescence, au moment où Auzias. March apprend tout ce qui convient au descendant d’une race cultivée, qu'il est émancipé. Le vieux Pere March ne veut sans doute pas que le duc de Gandie, dont 1l est le vassal, reprenne, pendant la minorité de son fils, la jouissance de son fief de Beniarjé. Aussi confère-t-1l à son futur héritier, par son testament du 8 janvier 1409, la capacité de recevoir en même temps qu'il lui donne sa seigneurie et ses autres domaines. Sa mère lui attribue à son tour les 40.000 sous de sa dot et les 20.000 d’augment {creix), qui lui ont été acquis, conformément à un usage emprunté par les Furs au droit germanique, après la consommation du mariage (1). Ainsi pourvu, le jeune homme pourra, à la mort de son père, entrer en possession de ses titres et aller à l'hommage.
Trois ans plus tard,le 7 juin 1413, Pere March meurt, en effet, à Balaguer, loin de sa patrie et des siens. Son fils ne dit rien de cet événement, mais on peut supposer qu'il fut de ceux qui obtinrent du Roi, l’année suivante, le transfert de ses restes dans le monastère de Cotalba.
Le jeune damoiseau a atteint sa dix-septième année. Il est en état de porter les armes, mais il ne peut, sans avoir été soumis à de nouvelles épreuves, devenir chevalier. D'ailleurs, pour
(1) D'après le Memorial de la Auprencra de Pazma.— Sur le creix, voy. Fori rogni Valentiæ, Valence, 1574, lib. V, rubr. I, fol. 11 et 16 et Tourrouron, Jacme I le Conquérant, IT, 263. Paz y Mélia traduit inexactement ce mot par
gananciales, « acquêts ».
64 CcHAP. IV. — ENFANCE ET JEUNESSE D'AUZIAS MARCH
exercer ses droits civils, il a encore besoin du concours de sa mère, à qui sa tutelle ou curatelle a été confiée. Toutefois il jouit déjà des prérogatives attachées à son titre de seigneur. C’est ainsi que, le 9 janvier 1415, bien que simple domucellus, il assiste, dans le bras des chevaliers, aux Corts que Fernand [er ouvre à Valence (1). Là 1l entend la parole imagée du grand prédicateur populaire, le révérend maître Vicent Ferrer (2) et délibère, sur la demande de subvention présentée par le Roi et à laquelle il est répondu sèchement : « Que le Roi continue à administrer la justice, et la cité fera de son côté ce qu'elle doit-(3)25
Peu après était célébré dans la même vil e Ie mariage du fils aîné du Roi, le prince de Girona, avec Doña Maria, fille de Henri III de Castille et de Catherine de Lancastre, et il n’est pas impossible qu'Auzias March ait alors ébauché avec le couple princier des relations qui se préciseront plus tard.
Le 5 avril 1418, il est témoin et mentionné encore comme damoiseau dans un acte par lequel Alamanda de Vilarig, grand'mère d’Aldonça March (4), qui a épousé en secondes noces le duc de Gandie, reçoit la somme de 500 sous du bail
d'Ayora
IT
Auzias March est dans sa vingt-unième année ; rien ne s'oppose plus à ce qu'il soit admis dans l'ordre de la Chevalerie.
(1) Barcelone, Archivo de la Cor. de Aragôn, Proc. de Cort., vol. XXVII, fol. 131 : « Nauzias March, domicellus » et fol. 131 y0:« Nausias Marchi, miles », sous la rubrique Pro brachio militari.
(2) Zbid., fol. 20 v° :« E mes avant lo dit regent la governacio diu que s rete acord sobre la resposta faedora a la dita scriptura. Al qual acord hoydor assigna al dit sindich la jornada de dema per lo mati en la Seu de la dita ciutat apres del sermo del reverent mestre Vicent Ferrer. »
(3) « La Resposta fonch que administras J'usticia, e que la ciutat faria lo que degues. » Libre de Memories, ad ann. 1414.
(4) Cette Aldonça était fille de Johan March et d’Yolant de Vilarig, et, par conséquent, cousine d’Auzias March. Elle avait épousé en premières noces Ramon Castellà ; devenue veuve, elle se marie, le 42 mai 1415,avec le nouveau duc de Gandie. (Arch. de Osuna, Gandia, 1121. Protocoles de Johan de Lorqua, 12 mai 1415 et 5 avril 1418). — On lit, à cette dernière date : Testes Auzianus March, domicellus, et Johannes Negre, scutifer, de domo dicti domini ducis.