GES PITE ENT
L'étude de la vie privée d’Auzias March va nous dévoiler quelques replis de son cœur ; et, en nous faisant entrevoir ses inclinations les plus secrètes, elle contribuera peut-être à nous expliquer une autre face de son œuvre.
En août 1429, 1l avait perdu sa mère, et sa sœur Peyrona était passée sous sa curatelle, L'administration des biens de la pauvre sourde-muette lui revenait naturellement. Pere March avait légué à sa fille 1.500 sous pour son entretien (1), et nous avons vu que, par son testament du 9 août 1429, Elionor de Ripoll l’avait désignée pour son héritière universelle. Cette fortune était plus que suffisante pour lui assurer une vie décente. Son frère semble l’avoir gérée avec prudence. Dès le 23 janvier 1430, il reçoit d’un notaire de Denia, Johan Sancç, un cens annuel de 116 sous 8 deniers de Valence affecté à la curatelle (2). Le 23 décembre 1449 nous trouvons encore des traces de sa gestion (3). En fait, elle dura toute sa vie, car Peyrona ne mourut qu’en 1472, c’est-à-dire treize ans environ après Auzias (4).
Les comptes de curatelle furent contestés plus tard par une héritière de Peyrona, Dona Angela Tolsa e de Muncada. Dans une pièce du procès qu'elle engagea contre les héritiers d’Auzias
(1) Memorial de Palma.
(2) Arch. de Osuna, Gandia, n° 1210, Protocoles P. Belsa, ad ann. 1430.
(3) Zbid. Notal P. Belsa, ad ann. 1449-40, )
(4) Memorial de Palma.
March (1), elle insinue que, si les biens matériels de Peyrona sont restés intacts, son curateur n'aurait cependant dépensé pour elle que 30 à 40 livres par an, s’appropriant ainsi les économies faites sur l’entretien. Argument d'avocat qui ne paraît pas de nature à entacher la mémoire du frère de Peyrona, alors surtout que l’aceusation s’est produite aussi longtemps après la mort de l'accusé.
Il n'est pas probable qu’Auzias March ait vécu longtemps en compagnie de sa sœur. La condition des sourds-muets ne s'était guère améliorée depuis. l'antiquité, et, s'ils n'étaient plus considérés comme semblables aux morts, mortuis simules, ils étaient encore traités en enfants et tenus à l'écart. D’autres images féminines ne tardent pas à hanter sa pensée. C’est d’abord «Pleine de sens » ou « Lis entre Chardons », c’est-à-dire la femme intelligente et pure dont la plupart de ses poésies chantent les perfections ; puis, une femme, moins parfaite, mais plus vivante, à laquelle1il désire s’unir parles liens de l’amour terrestre.
Il a dépassé la quarantaine : il est temps d’assurer par un mariage la perpétuité de sa race et de son nom. Il ne demande d’ailleurs guère autre chose à la vie conjugale. Les femmes, pour l'intelligence desquelles 1l a peu de respect, ont pour fonction essentielle d'accroître l'espèce humaine
Linatge d’hom mijançant elles creix ;
lur esser fon per aumentar aquell.
C'est en 1437 (2), au moment même où 1l exalte les beautés de l'amour pur, qu'il épouse Isabel de Martorell, fille de l’honorable chevalier Mossèn Francesch de Martorell (3) et de Na Damiata et l’une des femmes qui lui firent éprouver le charme des affections humaines. Elle lui apporta une dot, considérable pour l’époque, de 3.000 florins, c’est-à-dire 25.500 francs de notre monnaie, garantis par les terres de Rafol.
(1) C’est un résumé de toute cette procédure que nous offre le Memorial de Palma.
(2) A. Paz y MÉLra, op. cit., 374. | L
(3) Dans les protocoles de Johan de Lorqua (Arch. de Osuna, Gandia, n° 1121), à la date du 8 août 1415, figure un acte de Francesch de Martorell relatif à 300 florins d'Aragon.