‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 69 sur 302 · SES FAIBLESSES · texte numérisé non relu

SES FAIBLESSES

est encore inconnu. Notre Auzias n’a rien ou presque rien du séducteur brillant, épicurien et sceptique. C’est un homme sensuel, au tempérament fougueux et ardent, à qui pèse la monogamie. C’est le patriarche qui désire une progéniture nombreuse, signe de puissance et de richesse, surtout au milieu des populations musulmanes qui l'entourent. De là ses infidélités au devoir conjugal ; de là ses liaisons ancillaires, ces amours faciles et de peu de défense, suivant l'expression de notre vieux Régnier, et dont il accepte toutes les responsabilités. Alors qu'il soupirait aux pieds de femmes «pleines de sens», plus idéales sans doute que réelles, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins platoniques, tant il est vrai que la nature reprend. toujours ses droits, même chez les favoris des Muses. La passion qu'il eut pour Marta, son esclave, mère de son dernier enfant, nous fait entrevoir ce qu'avaient été probablement les autres. L'une d’entre elles tout au moins évoque en nous le spectacle de Sarah supportant silencieusement le voisinage d'Agar. Que de soupçons éveillent, en effet, ses goûts un peu vulgaires, et, comment ne pas voir quelque nouveau caprice oriental dans ce fait qu'ilrévoque, le 3 mars, à l’article de la mort, le legs qu'il a fait le 4 novembre précédent en faveur de eette ancienne servantemaîtresse, alors qu'il double celui qu'il destine à Na Francina, sa remplaçante |

Ces égarements que l’âge n’a pas atténués et contre lesquels il essaie de réagir en vain, ces crises d'amour impur lui ont fourni le thème de nombreuses poésies et prouvent par là même que ses œuvres ne sont pas de pures déclamations. Ce serait d’ailleurs une injustice que de juger avec notre moderne sévérité ces désordres, tant ils étaient fréquents à son époque et pour ainsi dire dans les mœurs. Le roi Alphonse V, le prince Charles de Viane, et le marquis de Santillana, pour ne citer que les plus célèbres des contemporains de notre chevalier, s’adonnaient presque ouvertement à un libertinage du même genre.

Cette complexion amoureuse à laquelle il s'’abandonne parfois, comme il le dit lui-même dans ces vers dédiés précisément

au roi Alphonse :

Complaure vull a ma complexié e fer-me tort, que m luny tant de rahô

que Foll’Amor yo torne praticar, (CXXII bus, 18-20)

devait avoir nécessairement pour contre-partie, suivant sa propre théorie, la jalousié — et c’est, en effet, ce sentiment qu se manifeste dans une de ses œuvres les plus curieuses. À voir de quelles injures la pièce Vos qui sabeu de la tortra l'costum accable une certaine Na Monbohi, coupable de s'être livrée à quelque drapier, on ne peut douter qu'il n'y ait là un épisode de sa vie galante. C’est un eri de colère du gen‘ilhomme trompé par une matrone trop complaisante.

La vie sentimentale d’Auzias March nous apparaît done, en définitive, comme assez complexe. Elle présente pour ainsi dire trois parties superposées. L'une, élégante, raffinée, consacrée à l'expression des idées les plus nobles et des sentiments les plus chevaleresques. La beauté des femmes ne s’y mesure qu’à leur intelligence ; elle est la splendeur de la vérité. L'autre, plus humaine, plus conforme à notre double nature est la synthèse des vertus domestiques et sociales : c’est la vie conjugale avec les joies de la famille, les douceurs de l’aisance et l’affection familière et respectueuse à la fois pour la femme légitime dont l'office principal est d'assurer en silence la continuation de l’espèce. Enfin, dans la troisième, obscure et cachée, règnent, avec toutes leurs violences et toute leur tyrannie, les passions inférieures et les appétits matériels. Le commerce des femmes n'y a guère d’autre objet que le plaisir égoïste des sens.

Ces trois aspects de sa vie correspondent assez exactement aux trois degrés qu'Auzias March distingue, comme nous le verrons, dans l’amour. L'homme et l’artiste se confondent iei encore, ou plutôt le poète n’a fait qu'exposer sa manière de vivre.

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