CHAPITRE PREMIER
LA POÉSIE CATALANE DU DÉBUT DU XIV SIÈCLE A LA FONDATICN 2 La € DE L'ACADÉMIE DE BARCELONE (1393)
Vers le milieu du xt siècle, au moment où la famille des Marchs fait son entrée dans l’histoire, la poésie et la prose diffèrent au plus haut point dans toute la Catalogne. L’une emploie encore, dans ses productions artistiques, la langue des troubadours ou plutôt, suivant une expression du grammairien-poète Ramon Vidal de Besalü (1) qui a déjà fait fortune, le parler limousin ; l’autre a recours, soit dans la conversation, soit dans les écrits, à l’idiome propre des Catalans, au Catalanesch ou au Català, que Jacme 17 le Conquérant appelait, dit-on, « nostre lati». Plus que partout ailleurs, le provençal est resté la langue poétique par excellence, celle qui, dans l’opinion de tous, est la plus apte à exprimer les idées galantes et chevaleresques du temps. Sous le règne de Jacme, comme sous celui de ses prédécesseurs, comtes de Provence en même temps que de Barcelone, les troubadours nés hors de la Péninsule trouvent dans les Etats d'Aragon l'accueil le plus empressé et une généreuse
(1) Las rasos de trobar, éd. Stengel, p. 70.
protection (1). Certains mêmes, comme Guilhem Montanhagol, et, très probablement aussi, Bertran Carbonel, figurent, avec le premier des Pere March, parmi les bénéficiaires de la répartition des biens de Valence, après sa reconquête. Mais ils ont dans les pays catalans eux-mêmes des émules, tels que Guillem de Cervera et Cerveri de Girona qui, malgré quelques catalanismes, apparents surtout chez le dernier, sont encore de vrais poètes provençaux au même titre que ceux du Languedoc ou des autres provinces méridionales de la France.
Commencée avec le roussillonnais Berenguer de Palazol, et facilitée par les rois d'Aragon Alphonse IT et Pierre IT, l'infiltration de la poésie provençale va manifestement et tout naturellement du Nord au Sud. Les Guillem de Cabestany, Guillem de Bergadà, Hugo de Mataplana, Ramon de Besalü, Guillem de Cervera nous la montrent gagnant de proche en proche toute la partie Nord-Est des Etats d'Aragon. À la fin du règne de Jacme le Conquérant, cette œuvre de pénétration s'étend jusqu'aux Baléares avec le majorquin Ramon Lull et est achevée pour la Catalogne proprement dite.
Elle s'était accomplie avec d'autant plus de facilité que la littérature provençale avait pris, chez Folquet de Marseille et surtout chez ses derniers représentants, tels que N’At de Mons et Guiraut Riquier, un nouveau caractère qui convenait parfaitement à l'esprit positif et pratique de la race catalane.
On sait, en effet, que les troubadours de la décadence, abandonnant de plus en plus les thèmes de l’ancienne lyrique, inelinent de préférence vers la poésie morale et didactique. Même lorsque l’amour est encore l’objet de leurs chansons, ce ne sont plus les désirs ni les plaisirs physiques qu'ils expriment en vers passionnés. Il est devenu une vertu, la source même de toutes les vertus, la condition suprême du Bonheur. Sordel et surtout Montanhagol (2) passent pour avoir développé les premiers cette théorie de l’action moralisatrice de l'amour. Tous la reprennent après eux, mais en s'attachant plus particulièrement à analyser l’idée même de l’amour et à en distinguer les différentes espèces. C'est une science qui deviendra bientôt le Gay Saber et
(1) Cn. ne Tourrouron, Jacme IT le Conquérant, IX, 459. Voyez surtout Mira y Fonranazs, De los Trovadores en España, dans Obras, II, 156 et suiv. (2) J. Courer, Le troubadour G. Montanhagol, p. 46.