‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 85 sur 302 · SES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

SES CARACTÈRES

qui a déjà ses spécialistes. On l’étudie avec des préoccupations morales qui contribuent à expliquer pourquoi la plupart des auteurs de chansons d'amour abordent aussi les plus graves problèmes de la philosophie morale et de la théologie ou passent insensiblement de la lyrique courtoise à la lyrique religieuse. C'est un troubadour philosophe, a dit M. Anglade de Guiraut Riquier (1) : on pourrait en dire autant de presque tous les troubadours de la fin du xrrre siècle.

On a attribué cette transformation à l'établissement de l’Inquisition dont les poètes auraient cherché à fléchir les rigueurs. Mais, en fait, l’Inquisition n’a agi sur eux qu’indirectement, par les nombreux ordres qui se constituent après elle et créent, dans la société du xru° siècle, une atmosphère morale et religieuse favorable à l’éclosion des nouvelles théories (2). Enfin, et surtout, la philosophie remise en honneur par Albert-le-Grand, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure a nécessairement sa répercussion dans la poésie savante. Les troubadours ne peuvent pas rester étrangers aux grandes doctrines de la scolastique et sont entraînés peu à peu à leur faire une place si grande que leur art n’est plus pour eux qu’un instrument de propagande et sombre, avec Matfre E’mengau, dans l'énorme et diffus Breviari d'Amor.

Un changement analogue s’est accompli chez les derniers poètes provençaux de la Catalogne. Comment pouvait-il en être autrement dans un pays où les ordres religieux comptaient de nombreux adeptes et d’ardents controversistes tels que Ramon Marti, l’auteur du Pugio fider, et Ramon de Penyafort (3), à une époque où le goût des études philosophiques refleurissait sous l'influence des grands docteurs de la scolastique et au contact des Arabes et des juifs que l’on s’efforçait de convertir ? Le langage rimé est naturellement employé pour répandre les vérités qui préoccupent les lettrés et les princes eux-mêmes. Déjà, vers 1243, un anonyme compose une Brblia rimada e en romans qu’on a inexactement attribuée au dominicain de Majorque Sabruguera (4). Son intention est évidente. Il veut raconter briève-

(1) J. AxcLADE, Le troubadour Guiraut Riquier, p. 279. (2) Tbid., p. 284-285.

(3) TourrouLon, op. cit., IT, 381 et 465.

(4) J. M. Bover, Bibliot. de escrit. baleares, Palma, 1868, 1,122; S. Bercer,

126 CHAP. I. — LA:POÉSIE CATAILANE AU XIVe SIÈCLE

ment pour ceux qui ignorent le latin les principaux faits de l'Ancien Testament :

E cels qui no entenen lati Poran legir sovent assi,

E la ley de Deu apendran, E la Biblia de cor saubran.

De leur côté, Guillem de Cervera et Cerveri ont une préférence marquée pour la poésie morale, Mais celui chez qui s’est le plus complètement opéré le passage de la poésie profane à la poésie philosophique et religieuse est sans contredit le docteur illuminé, le mystique franciscain Ramon Lull. Dans les quelques poésies qu’on peut lui attribuer avec une entière certitude (1), on retrouve, sous une forme très voisine encore du Provençal, certaines idées des troubadours de l’époque. Il se faïi le chevalier et le poète de la Vierge qu'il appelle la « douça dona d’amors ». L'amour mystique, jusque dans ses ouvrages en prose poétique tels que le Libre de Amich e Amat (2), emprunte, comme l'avaient fait les Cantiques de Salomon, le langage de l'amour humain. Versificateur sans prétention, rimant, pour qu’elles fussent plus faciles à retenir, les vérités de la religion et de la philosophie, les espérances et les désillusions de son cœur d’apôtre dans le Desconort, les vertus théologales et cardinales dans sa Medicina de peccat, les attributs de Dieu dans Cent noms de Deu, 1l considère la poésie comme un auxiliaire de son « Art général », comme un moyen de ramener tous les hommes sans exception à une croyance commune et à un commun amour. C'est encore le même caractère didactique et religieux qu'offre le Sermé de l'historien Ramon Muntaner, écrit vers 1322 «en so de Gui Nantull», à l’occasion de l'expédition en Sardaigne de l’infant Alphonse, fils du roi Jacme I (3).

Recherches sur les bibles provençales et catalanes (Romania, XIX, 525) ; Morez Faro, Katalanische Litteratur, p. 87.

(1) Plusieurs des Obras rimadas publiées par G. RossezLé (Palma, 1859, 80), sont manifestement apocryphes.

(2) Publié par M. Obrador y Bennassar (Palma, 1904, pet. in-80), — D, J, Ribera prétend (Homenaje à Menéndez y Pelayo, II, 191), que cet ouvrage est inspiré du philosophe et poète arabe Mohidin, né à Murcie en 4165.

(3) Mira y Fonraxazrs, Lo serm6 d'En Muntaner, Montpellier, 1880, in-80, (Obras, IL, 243).

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