‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 87 sur 302 · LE CONSISTOIRE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

LE CONSISTOIRE DE TOULOUSE

dours, se réunissaient chaque semaine dans le jardin des Augustines (en un vergier garnit de flors (1)», pour se lire leurs vers les uns aux autres. En 1323, ils résolurent de fonder une s0ciété poétique, sous la raison sociale de Sobregaya companhia dels set trobadors de Tholosa, destinée à favoriser la culture de la poésie et à encourager les poètes par des récompenses publiques.

Son premier acte fut l’envoi, à diverses régions et « villes notables » où se parlait la langue d’oc, d’une lettre circulaire en vers et en prose. Il ÿ était annoncé de la part des très gais compagnons et des graves magistrats, les Capitouls de Toulouse, que, le 1°1 jour de mai 1324, une violette d’orserait décernée solennellement à l’auteur de la meilleure pièce de vers en langue provencale.

Le souvenir de la répression de l’hérésie albigeoise et la crainte de l’Inquisition étaient tels à Toulouse et dans toute la région du Languedoc qu’on exigea tout d’abord des concurrents la plus parfaite orthodoxie religieuse. Ils ne pouvaient louer que Dieu, la Vierge et les Saints ou ne traiter tout au plus que des sujets empreints de la moralité la plus austère. L'’unique femme qui dût être l’objet de leurs hommages était la Vierge, et c’est à elle ou à Dieu que devaient être adressés les vers de la tornada, c’est-à-dire l’envot de leurs chansons. La gaie science devenait ainsi l’auxiliaire de la religion.

Cet appel fut entendu par delà les Pyrénées, en Catalogne où le provençal était toujours la langue littéraire. Un des recueils qui nous sont restés de l'Ecole Toulousaine (2) contient en effet, un vers et une chanson de l’aragonais Thomas Periz de Fozes et une chanson de Johan Blanch ,«català », qui lui valut la violette. Il semble qu'avec la plupart des autres lauréats ils aient encore chanté l’amour profane à la manière des anciens troubadours et dans les mêmes termes, mais en se conformant le plus souvent à ce précepte un peu naïf des Leys d'amors qui recommande gravement de ne faire l'éloge d’une dame que pour le bon motif. « Si c’est une jeune fille {prucela)

(1) Voir dans l’Hist. de Lang., X, 193, la description poétique de ce jardin

enchanteur.

(2) A. Pacës, Notes sur le Chansonnier provençal de Saragosse, Toulouse, 1890 (Extrait des Annales du Midi, II), p. 20-21. — Ce manuscrit a été acquis récemment par la Bibliothèque de l’Institut d’'Estudis Catalans.

Am. Pacs. — Auzias March. 9

ou qu’elle n’ait pas de mari, je puis lui exprimer par mes chants le grand amour que j'ai pour elle, afin de la disposer plus vite à devenir ma femme ou pour proclamer ses bonnes qualités, ses belles manières et son maintien honnête, en sorte qu'un autre se hâte de la prendre pour femme et que sa bonne renommée se répande parmi ceux qui ne la connaissent pas. Si elle est mariée, je puis également la chanter pour la louer, pour célébrer son beau maintien et ses bonnes manières et pour répandre sa bonne renommée (1). »

Mais ce qui finit par les préoccuper plus encore que le fond, c’est la forme. Ils s’attachent à imiter leurs prédécesseurs, à redire ce qu'ils ont dit. On ne doute pas à certains moments qu'ils aient cédé au plaisir facile du pastiche.

Le besoin de connaître les lois des genres traditionnels, les procédés mathématiques grâce auxquels on peut gagner à coup sûr les violettes, églantines et autres fleurs artificielles du Gai Savoir, les détermine bientôt à codifier de nouveau, après Hue Faidit et Ramon Vidal, les règles de leur art. Jamais on n’a composé plus de traités poétiques, plus de grammaires, plus de dictionnaires de rimes qu'à cette époque. Alors qu’on n’en compte guère que trois, dont un écrit par un catalan, pour la période classique de la littérature provençale, il en reste sept au moins pour le xrve siècle (2). On n'invente plus, on inventorie.

Les Catalans ont pris une grande part à l'élaboration de ces savants travaux.

Un an après le premier concours de Jeux floraux, suivant l'expression que l’on adoptera plus tard, le chancelier du Consistoire, Guilhem Molinier, est officiellement chargé de rédiger le traité de prosodie, grammaire et rhétorique, connu sous le titre de Alors del Gay Saber où Leys d'amors. L'œuvre n'est achevée qu'en 1356. Nous savons, par la rédaction la plus longue qui en a été faite, que Molinier avait été aidé ou plutôt conseillé par un certain Bortholmieu Mare (3). Mais, comme les Ælors

(1) Leys d’amors, III, 124.

(2) Voyez Mira, Antiguos tratados de gaya ciencia (Revista de Archivos, d'A 313 Obras, LL 279).

(3) « E adonx comezero de bocca a mestre Guilhem Molinier, savi en dreg, que el fes e compiles las ditas reglas, am cosselh del honorabble e reveren

senhor mossen Bortholmieu Marc, doctor en leys. » Hist. de Lang., X, 184. CE. p. 205 et 342.

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