PRINCIPAUX POÈTES
son règne et suivant son exemple fleurit toute une pléiade de poètes. C’est d’abord Pau de Bellviure que nous mettons en tête, pour rester fidèle au témoignage un peu vague de Santillana (1), et qu'une seule strophe contre les femmes a rendu célèbre et signalé à Auzias March. Ce sont surtout les chevaliers Jacme March et Pere March, frères par le sang et par l'esprit, l’un attaché à la Cour du Roi, l’autre à la personne de son cousin Alphonse, comte de Ribagorça et de Denia. Citons encore le vicomte Felip Dalmau de Rocaberti, qui participe avec Jacme March à une « tenson » ou plutôt à un débat entre l'Hiver et l'Eté dont le Roi lui-même prononce la sentence (2), Bernat de 56, contemporain, nous le verrons, de Pere March et en relations poétiques avec lui, Bernat Metge qui, en 1381, compose des noves rimades intitulées par Milà Libre de Fortuna e Prudencia (3), et le majorquin Guillem de Torrella qui écrit, vers la même époque et dans le même mètre, une « fable » plus curieuse qu'intéressante (4). Nous ne connaissons que le nom de Guerau de Queralt qui vient de nous être révélé par une récente publication (5). En revanche, plusieurs € nouvelles » anonymes du manuscrit de Carpentras tel qu'il était dans son état primitif, peuvent être attribuées à la même période, parce qu'elles trahissent les mêmes influences étrangères.
Pour la première fois, en effet, au moment même où les poètes catalans s'efforcent visiblement d’affranchir la langue littéraire de l'énorme tribut qu'elle avait payé jusque-là au « limousin » ou au provençal et qu'il ne reste plus dans leurs vers qu'un petit nombre de termes exotiques, la littérature de la France du Nord, après celle de la France du Midi, envahit la Catalogne. Plus qu’autrefois les livres français sont recherchés et lus avec avidité. Dès le 21 juillet 1339, le roi Pierre IV d'Aragon en demande un à sa sœur et ajoute qu'il aime beaucoup lire de tels ouvrages (en leyr tales libros trobemos plazer
(1) Op. cit., 10. — On sent déjà chez Pau de Bellviure l'influence des romans bretons. Voir le début de sa chanson Dompna gentil dans Milà, Obras, III, 459.
(2) T. Amar., p. 367 ; BasezcA, Canc. de Zaragoza, p. 25.
(3) Mrca, Obras, IIT, 378.
(4) Tbid., p. 365.
(5) Rusré + Liucu, op. cit., 251.
e recreacion) (1). Les infants et lui, comme nous le prouve leur correspondance (2), achètent, font copier ou traduire, prêtent aussi les romans bretons Lancelot (3), « le livre » de la Table Ronde, Méliadus, Guiron le Courtois, Tristan, ete., ainsi que les Chroniques des rois de France. En 1385, l'infant Joan emprunte à Le6 March, nommé dans la même lettre que Jacme et Pere March, et, presque certainement, leur parent, le « livre de Godefroy de Bouillon » (4). La France ne leur fournit pas seulement des livres, mais aussi des tapisseries représentant Charlemagne, le roi Artus, la Table Ronde, le Chastel d'Amour, Godefroy de Bouillon (5). Le Roi aime tout particulièrement les scènes de Chevalerie et l’on sait avec quel soin il réorganise cet ordre dans ses Etats.
Parmi les romans venus de France, les uns sont en prose, d’autres en vers octosyllabiques rimant deux à deux. Ce mètre est aussi celui des lais bretons dont quelques-uns, ayant pénétré en Catalogne, au même moment et peut-être sous quelques-uns des titres précédents, devaient être chantés par des jongleurs ambulants ou par ceux de la Cour. Certes il avait été employé dans la littérature morale, didactique et même épique de la Provence, et notamment dans le Breviari d'amor, très populaire en Catalogne. Le catalan Ramon Vidal s’en était servi pour son Castia-gilos. On le retrouve même encore, au début du x1ve siècle, dans le Salut d'amour (6), poème catalan rempli, suivant le procédé de Matfre Ermengau, de citations empruntées aux troubadours. Mais c'est certainement sous l'influence de la littérature française qu'il reprend, au Sud-Est des Pyrénées, une vogue inattendue dans les longues compositions poétiques moins savantes, sinon plus populaires que les autres, et qu'on appelait noves rimades, d’un nom dérivé encore du provençal. Mais si la forme de ces « nouvelles », comme celle des lais narratifs français, est le plus sou-
(1) Fbid., p.118.
(2) Zbid., p.119, 126, 135, 141, 146, 172, 196, 201, 278, 314.
(3) Sur une traduction catalane en prose du Lancelot, achevée le 16 mai 1380, voir Rev. de bibliog. cat., LEE, 9.
4) Ibid., p. 331.
5) Ibid., p. 157, 170.
( ( (6) Romania, XX, 193.