LES GENRES ET LES ŒUVRES POÉTIQUES
vent le vers de huit syllabes, certaines offrent cependant des vers de sept ou même six syllabes : d’où l’on peut conclure que le nom de noves rimades s’est appliqué à toute poésie en rimes appariées. D'autre part, ce genre de poésie semble avoir porté aussi dans quelques cas, au xtve siècle tout au moins, le nom de lay, en souvenir des lais bretons, mais cette appellation ne tarde pas à être réservée aux noves rimades d’un caractère élégiaque qui furent combinées, sous le nom de codolada, avec la cobla capcaudada des provençaux, et devinrent très populaires en Catalogne à partir du xve siècle (1).
De ces noves rimades, les unes, visiblement inspirées par les hvres importés de France — et un auteur, Bernat Metge, a soin de les opposer aux rimes subtiles du Gay Saber (2) — sont de vraies « nouvelles », des narrations, des « fables », telles que le Salut d'amour, œuvre de transition où la France et la Provence ont presque autant de part, La Joyosa garda (31 août 1370) de Jacme March (3), la Vesio de Bernat de S6, la Faula de Guillem de Torrella (4), les Sete Savis (5), la nouvelle de frère de joie (6), l'histoire de Frondino et de Brisona (7), ete., les autres exposent, comme les ensenhamens de la Provence, les préceptes de la morale individuelle ou sociale ou les vérités de la religion. . Ce sont le Harnois du Chevalier de Pere March (8), le Facet (9), la Lausor de la Divinitat (1380-1399) d’Aymon de Cestars (10), ete. D’autres, enfin, constituent un genre mixte et joignent au récit la prédication morale, à l’agréable l’utile. Citons entre autres le Debat entre Honor y Delt (11) de Jacme March (1365),
(1) Mrca, Obras, III, 331, 361, 405. CÊ. Morez-Farro, op. cit., p. 81.
(2) Mrca, op. cit., 380.
(3) Nous intitulons ainsi un fragment inédit de noves rimades en vers de six syllabes que nous analyserons plus loin. Il nous a été fort aimablement communiqué, avec d’autres œuvres de Bernat de S6 et de Pere March, par son possesseur D. Estanislau Aguilé, bibliothécaire à Palma.
(4) Mira, op. cit., 365. — L'auteur s’y exprime parfois en français.
(5) A. Mussarta, Die catalanische metrische version der sieben weisen Meister, Wien, 1876, in-40. Cf. Romania, VI, 299. l
(6) Romania, XIII, 264.
(7) Ibid., XX, 599. — On y lit un virelai et cinq rondeaux français.
(8) Zbid., XX, 579.
(9) Zbid., XV, 192.
(10) Zbid., XX. 209.
(11) Poésie inédite dont nous publierons plus loin quelques extraits d’après le manuscrit Est. Aguilé.
le Mal d'Amor (1) de Pere March et le Libre de Fortuna e Prudencia de Bernat Metge (1381).
Les Catalans ne se contentent pas d’imiter les auteurs de la France du Nord ; ils les citent ou composent même en langue d’oïl, comme naguère et maintenant encore en langue d’oc. Tel ou tel couplet français intercalé dans leurs œuvres est de leur cru. L'infant Joan nous apprend qu’en 138%) il a écritun rondeau en français, avec la musique, et il invite son frère ou ceux de ses amis qui veulent composer virelai ou rondeau ou ballade en français, à les lui transmettre pour qu'il y adapte un air nouveau, e si vos ne altre alcu qui ab vos sia vol fer viralay o rondell o ballada en ffrances, enviats la ns, quan feta sta, car nos la us trametrem notada ab son so novell (2).
Cependant le genre le plus cultivé, après les noves rimades, est le sirventesch, mais il n’a plus le caractère historique et satirique d'autrefois et est réservé à la poésie morale ou didactique. Entraînés peut-être par une fausse étymologie du mot, les Catalans en ont fait un genre utilitaire, qui sert à la propagande de la vérité sous toutes ses formes. Il exprime, en général, les mêmes idées que certaines noves rimades, mais plus brièvement et en vers de dix syllabes. Quant à l’ancienne satire personnelle, elle a été remplacée par le maldit ou le mal dig des Leys d'amors.
Ces deux derniers genres constituent, avec la chanson d'amour, ce que Santillana appelle d’un seul mot les cobles. La forme en est sensiblement la même et s'oppose à celle des noves rimades. Mais la chanson d'amour ne tient, chez les poètes catalans de la deuxième moitié du x1v® siècle, qu'une place assez restreinte. La lyrique amoureuse des provençaux est un instant quelque peu éclipsée par le roman breton, et, d'autre part, la poésie sérieuse continue à faire, chez les lettrés, pour les mêmes raisons qu'autrefois et grâce aux progrès des études philosophiques et théologiques favorisées par les rois (3), des adeptes plus nombreux.
(1) Inédite aussi (voir plus bas, p. 150).
(2) Rusr6 y Liucn, op. cit., p. 284.
(3) Voir dans le beau livre d’A. Rusr6 y Liucn, Documents per la cultura Catalana mig-eval, tous les efforts que firent les rois d'Aragon et surtout
Pierre IV pour développer ces enseignements à l’Université de Lérida et ailleurs.