LES ŒUVRES DE JACME MARCH
C’est au moment où le courant français et le courant provençal viennent ainsi confondre leurs eaux dans la littérature catalane que se produit l’activité poétique de Jacme March et de Pere March. L’oncle et le père, poètes tous les deux, ont dû nécessairement exercer quelque influence sur l'esprit d’Auzias March, mais plutôt par leurs œuvres que par eux-mêmes, tout au moins en ce qui concérne le premier qu'il n’a probablement pas connu.
Jacme March est né, comme nous l'avons dit, vers 1335, date de l’avènement du roi Pierre IV. On sait qu'il a été son vassal (1) et qu'il a écrit pour lui, en 1371, son Libre de Concordances. Sa vie s’est prolongée au-delà de ce règne, puisqu’en 1393, c’est-à-dire sous le roi Jean, il fonde le Consistoire de Barcelone. Mais la mission de légiférer en matière de poésie, et plus tard, celle d'organiser une Académie poétique, ne lui ont été confiées — le document, qui nous apprend cette dernière création, l’affirme expressément — qu’à cause de son talent dans l’art d'écrire en vers. Déjà en 1365, ou plutôt un peu après le siège de Murvedre auquel il avait pris part, 1l avait composé la première des noves rimades qui nous restent de lui. C’est le Debat entre Honor e Delit.
Ce petit poème nous montre, dès le début de sa carrière poétique, le désir qu’a Jaceme March de mettre l'Art au service de
(1) C’est du moins ce qu’on peut induire de son Libre de Concordances, où il dit du roi :
E mon Senyor, a cuy me son donats.
Per ço, Senyor, que tots tems que lijats Aquets dictats, de me siats membrats, Qui us suy de cor humil en vos servir.
(Mira, Obras, III, 314).
la Morale, Mais il n’y fait pas dialoguer, comme on pourrait le croire d’après le titre, de simples entités, des personnifications purement abstraites. Les qualités du genre narratif y tempèrent la sévérité didactique.
C’est au plus fort de l'été. Les chevaliers ont répondu à l'appel du Roi et assiègent Murvedre occupé par le roi de Caslle :
[Glo fo el mig de Juliol, al punt qu’era entrat lo sol en lo calt signe de Leo (1), hon majors calors de l’an so.
Angoxos temps e plasentier plaser auion caualler, ladonchs l’ardit, leal e bo, que lo molt alt rey d’Arago tenia Murvedr’ asetgats, ab cuy stavon atendats coms e vezcoms e man baros.
(Ms. Est. Aguilé, fol. 14 vo a).
Puis, en quelques vers, qui rappellent Le célèbre éloge de la guerre souvent attribué à Bertran de Born (2), 1l nous décrit le plaisir qu'il éprouve à voir les tentes dressées et les pavillons flottant autour de la ville, les chevaux à l’attache, les chevalers montant à l'assaut, les lances et les flèches volant dans l'air :
Aqui uerets molts pavallos
estenduts, e fatxes barraques,
e cauals fermats per staques,
e nills e (corr. e millers) crits e gran brosit. Enquer virets mant hom garnit, qu'entrauon dintre les barreyres,
ffar asalts per moltes maneyres, L lanças volar, cayrell e dart. (Tbidem).
(1) CF. les premiers vers du Débat des deux amants, de Christine de Pisan : Ce fu en may, en la doulce saison, ete.
Les deux débuts doivent procéder d’un ou plusieurs textes antérieurs, cettefaçon de commencer un conte étant d’ailleurs assez commune. (2) Be m platz lo gais temps de pascor.
(Banrrscu, Chrest. prov., 159).