LE DEBAT ENTRE HONOR E DELIT
T1 s’éveille, un beau matin, rêvant à sa dame dont il nous fait un court et banal portrait, suivant la formule obligatoire des troubadours :
E si us uull eras recontar que m’auench un bon matinet quem staua suau e quet en mon lit, penssan d’una flor qu’eu ami de fort gran amor, car es sus totas altres bella, gaya, jentil, cuy [n] da, isnella, amorosa e de bell tayll, si que nulla res no li fayll, mas una pauca de merce, la qual volgues aver de me qui I suy de cor leals e fis…
(Lbid., fol. 14 v° a et b).
Il s'habille, appelle ses écuvers, fait seller son beau cheval et s'en va sur un «€ puy » d’où l’on aperçoit, aux premières lueurs « rosées » de l’aurore, « les armées, la cavalerie, le chàteau, la ville et le mur ». Il entend deux personnes qui diseutent à haute voix ; 1l regarde. « L'une a l’épée au poing et parle bravement. » C’est l’'Honneur. « L’autre se répand en belles paroles, n’a pour toute arme qu'un couteau, est assez jeune, élégamment vêtu d'habits bien à sa taille, doublés de cendal, sans camail sur la tête, mais les cheveux bien peignés et noués par un ruban de soie, afin d’avoir moins chaud. » C’est le Plaisir.
Ces deux figures offrent quelques traits de ressemblance avec celles de la Vertu et du Vice dans le célèbre mythe de Prodicus de Cos. J'ignore d’ailleurs par quels intermédiaires, autres que quelque conflictus latin, la dispute imaginée par le sophiste grec et rapportée par Xénophon dans ses Mémoires sur Socrate (1) s’est transmise jusqu'à notre auteur. La Vertu et le Vice, ou plutôt la Mollesse, deux femmes qui se disputent Hercule, sont devenues, chez Jacme March, l’Honneur et le Plaisir, et cette confusion de l’Honneur et de la Vertu est parfaitement conforme à l'idéal chevaleresque du Moyen âge.
L'Honneur est un guerrier farouche qui fait honte à son
(1) Ed. Didot, II, 1. 21.