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LE DEBAT ENTRE HONOR E DELIT

Ce tableau aux couleurs un peu crues, mais bien locales, des. ennuis de la vie militaire, ne désarme point l’Honneur qui s’indigne qu’un homme perdu de vices, tel que le Plaisir, ose parler de Dieu. « Dieu a voulu, tout au contraire, ajoute-t-il, souffrir dans sa chair, jeûner quarante jours, supporter toute espèce de privations pour apprendre aux hommes comment ils peuvent résister au diable. » Reprenant là formule même des devoirs de la Chevalerie, il déclare que l’homme est fait, non pour suivre le plaisir, mais pour défendre le bon droit au péril de sa vie, secourir son seigneur, lui « maintenir » l'honneur et protéger les femmes, les veuves et les orphelins.

Bref, l'Honneur réclame la mort du Plaisir € pour qu'il ne puisse plus nuire au monde, car il l’a suffisamment habitué à la lâcheté [aulesa) ».

Jacme March, qui a été pris pour juge, ajourne son arrêt au lendemain. Ce jour-là, les parties comparaissent à l’heure dite, apportant dans leurs mains les gages convenables, — et le poète dicte au greffier une sentence en bonne et due forme :

Vist e regonegut breumen

tot ço qu'’es per les parts pausat

e pro e contra I legat,

xascus fondan sa’ntencio

d’aquesta molt gran questio,

la qual ha lonch de temps que dura, : e pux aytal es ma uentura

que m'en aueéts donat lo carch,

sentencian, EN Jacme MARCH

diray en la forma seguen :

E prononciu primeramen que de les parts sia Honor tengut tostemps per lo mellor…..

(Ibid., fol. 16 v° a).

L’'Ionneur est reconnu supérieur au Plaisir, mais, de son côté, le Plaisir a toute liberté d'aller de par le monde prêcher sa propre cause. Le mal que ses partisans se feront à euxmêmes ne pourra tourner qu'à l'avantage de l’Honneur.

Cette première œuvre est la plus vivante, la plus originale de toutes celles que nous connaissons de Jacme March. S'il reste, pour le fond, un homme du Moyen âge qui fait de la force physique et du point d'honneur l'idéal du chevalier, sans

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arriver d’ailleurs à le concilier avec l'humilité chrétienne (1), il a néanmoins le mérite d'adapter à son pays et à son époque ces idées mêmes, et ses descriptions, maloré quelques détails un peu prosaïques, nous intéressent par un certain sentiment de la nature qu’elles dénotent çà et là.

C’est le même jeu scolastique et pédant auquel il se livre dans un débat de l'Hiver et de l'Eté {Questiô sobre lo depertiment de l’estiu e de l’ivern) (2), mais sous une forme plus recherchée qui se rapproche davantage des troubadours. Le vicomte de Rocaberti offre à Jacme March de choisir entre les deux

SAISONS, dels dos partits qual millor vos parria.

C’est donc une ( tenson avec partimen » (3), ou, suivant les razos, un « depertiment» ou une «questié». Jacme March choisit l'Eté ; reste au vicomte l'Hiver. Chacun d'eux défend son client par des strophes de neuf vers alternant avec celles de la partie adverse et toutes sur les mêmes rimes ABABBAABB. Les deux avocats s’en remettent enfin au jugement du roi Pierre IV qui, dans trois strophes consécutives rimant comme les précédentes, se prononce contre l'Hiver et condamne plaisamment le vicomte, son porte-parole, « à ne manger toute une année que des glands, et, rarement, des châtaignes ».

Cette tenson, qui n'est pas sans présenter quelques ressemblances avec les rédactions françaises antérieures (4), est-elle l’œuvre des trois auteurs ? Rien n’est plus vraisemblable, puisque nous savons que le vicomte de Rocaberti et le Roi aimaient et cultivaient la poésie ; mais nous SA reconnaiIssons surtout la manière de Jacme March. Ce sont mêmes qualités et aussi mêmes défauts, surtout mêmes trivialités, avee plus de banalité peut-être, que dans le débat précédent.

(1) Voy. K. VossLer, op. cit., p. 4.

(2) T. Amar, p. 367 ; BaAsELGA, op. cit., p. 25.

(3) A. no La tenson provençale, Toulouse, 1890 (Extrait des D du Midi, Il), p

(4) A. Fos Recueil de contes, dits et fabliaux, 1842, in-80, II, 40-49 ; MonrarGLon et J, de Rornscmirp, Recueil de poésies françaises des XV® et XVI siècles, 1857, pet. in-80, VI, 190-195.

JOYOSA GARDA ’ 143

Le fragment de noves rimades, auquel nous avons proposé de donner le titre de Joyosa Garda, appartient au genre narratif. C’est un conte en vers de six syllabes qui offre cette particularité que Jacme March s’y nomme expressément, comme dans le Debat entre Honor e Delit, et mentionne la date à laquelle al l’a écrit de la manière suivante :

Dada en lo loch gay

de la Joyosa Garda,

lo jorn qui plus se tarda d’Agost a l’eximen,

en l’any del naximen Mil e CCC LXX :

Aco saben gen manta q'un an hi fa justar

a complir canelar.

(Ms. Est. Aguilé, fol. 19 a).

Ces trois derniers vers sont une parenthèse un peu pédante pour exprimer la différence d’un an qui existait parfois (1) entre le calendrier romain et l'ère chrétienne. Mais la composition de la pièce n'en doit pas moins être fixée à l’époque indiquée par l’auteur, c’est-à-dire au 31 août 1370.

Le nom de Joyosa Garda, qui revient souvent dans la pièce, rappelle le château de Douloureuse Garde du Lancelot du Lac. Ainsi appelé à cause du mauvais accueil qu’on y recevait, il ne se nomme plus, après l'intervention de Lancelot, que la Joyeuse Garde (2).

Malgré la lacune du début, il est facile de reconstituer toute l'histoire, très simple d’ailleurs, qui y est racontée. Les vrais amants, ceux qui s'aiment « d’amour loyale et fine », se plaignent d'être entourés, dans les diverses parties du monde, d'hommes grossiers, aux mœurs relâchées, et violant sans cesse les règles de l'amour « courtois ». « Au lieu de chansons, ils ne font plus qu'estribots, disent des sotirrimbots et des mots

que personne n'entend. »

(1, Art de vérifier les dates, T, Dissert. sur les dates, 8. (2) P. Paris, Les Romans de la Tabie Ronde, t. III, pp. 154, 194.

E-s en loch de cançons no fan mas stribots (1) ; dizen sotirrimbots

e mots c’om no enten.

(Tbidem, fol. 17 a).

Cette situation est intolérable. Une députation se rend auprès du Roi d'Amour pour lui exposer le danger que courent ses partisans. Le Roi répond aux messagers qu'il convient, en effet, de séparer les bons des méchants. Il convoque ses trois conseillers, Secret, Loyauté et Connaissance. Tous accordent qu'il y a lieu de bâtir une cité nouvelle où ne seront accueillis que les sujets du Roi d'Amour.

Jacme March, qui a surpris cette conversation, s'approche et dit au Roi que, se promenant dans un pré voisin, à la recherche de rimes en l'honneur de sa dame, il est arrivé devant lui, et il le supplie humblement de l’admettre avec elle dans la cité fermée (en la ciutat secreta) qu'il veut fonder :

Car es uengut lo temps qu'auia desirat

que 1 fi enamorat

e leals a marits

ffossen de joy complits, e que ls enganados,

per qui uenon erros, ffossen foragitats

e fossen xastiats…

(Ibid., fol. 18 a).

Le Roi consent à les recevoir. Il connaît le talent du poète et veut lui attribuer, ainsi qu'à son amie, qu'il sait « jolie, ayant fin prix au cœur », un patrimoine. Il appelle son secrétaire qui lui demande son nom et celui de sa « véritable amie », — « Je

lui réponds que mon premier nom est JAGME, mon surnom

(1) On lit dans un traité poétique du xrv® siècle : « Totes les altres maneres qui son, axi com biades (cf. viandelas dans Leys d’amors, p. 350), o estribots o semblans, no son de intencié de la art, per ço cor son contra ço qui princi-

palment se enten en la art de trobar, ço es gint parlar e cortesia. » (Rev. de bibliog. cat, V, 327).

JOYOSA GARDA 145

Marcx, et ma devise D'or riN, et que celle de ma dame est CoLomse. »

Eu li respos qu’auia

nom JAGME tot primer ;

el sobrenom derrer

es MARCH, e mon senyal

es D'OR F1, atretal

a midons dits Coroma.

Suit aussitôt le refrain ordinaire sur les qualités de sa « Colombe » :

Rosa fresca ne poma no es pus colorada.

Deu la fay tan comada, e fayta de bell tayll.

Nulla res no li fayll qui s tang’a nobla dona, qu’ella’s bella e bona e de noble hinyatge.

(Tbid', 101 18h; 18-v9,a),

On lui assigne sur-le-champ un « héritage ». Puis, quand il va prendre congé du Roi et le remercier, celui-ci le charge de recruter des habitants pour sa nouvelle ville. Son chancelier lui délivre même une lettre de créance par laquelle il fait assavoir « aux fidèles, très amés et nobles amoureux, aux dames gracieuses et parfaites et aux humbles damoiselles, qui voudront faire partie de l'Ordre d'Amour, qu'il sera construit une ville où le bonheur sera complet et où 1l ne se commettra aucune vilenie », et qu'En Jacme March a mission de renseigner plus amplement ceux qui désireront s’y installer.

Cette pièce diplomatique, datée, comme nous l'avons vu, de Joyosa Garda, le 31 août 1370, est suivie d’une lettre particulière de Jacme March à un «seigneur très cher » qui n’est pas nommé. C’est la conclusion de toute l’œuvre. Le poète espère que son récit et le document royal qui l'accompagne suffiront à convaincre son correspondant et qu'il consentira à habiter, avec son « aymia », la ville de Joyosa Garda, où ils jouiront de la joie la plus parfaite.

Deus prech que us lax ueser

en breu, que molt me tarda,

dins la Joyosa Guarda.

(Ibid., fol, 19 v° b).

Am. Pacès. — Auzias March. 10

146 CHAP, I. — LA POÉSIE CATADANE AU XIVe SIÈCLE

Ce poème abondant, facile et banal, comme, il est vrai, la plupart de ceux de France qu'on lisait de son temps en Catalogne, n’est cependant pas dépourvu de grâce et de naïve simpheité.

Plus travaillées et plus pénibles à lire sont ses cobles proprement dites. Avec celles qui ont pour titre dans les manuscrits « Cobles de Fortuna » et qui commencent par ce vers : Quant heu cussir en los fets mundenals (1), il pénètre franchement dans le domaine de la morale religieuse. La Fortune, que nous interrogeons au moyen des astres, distribue au hasard ses biens et ses maux, donnant le bonheur aux audacieux, le malheur aux bons et aux nobles. Dieu seul en nous faisant espérer une vie meilleure peut nous permettre de supporter ses coups.

Ses chansons d’amour sont au nombre de trois seulement, si nous laissons de côté la strophe « équivoquée » (2), et certainement équivoque, qu'il adresse à Pere March. Ce n’est qu'une devinette grivoise, cynique même, a dit avec raison Torres Amat, et contrastant étrangement avec l'élévation morale du reste de son œuvre.

La première Dos son los alts segons lo meu parer (3) analyse le plaisir que fait éprouver lamour. C’est une émotion double qui a pour origine, d'une part, la vue d’une femme jeune, noble, au maintien honnête, dotée par la nature de nombreuses qualités, d'autre part sa bonté, sa grâce, sa noblesse de cœur, sa vertu et son savoir. Deux éléments s’y mêlent done, l’un physique, l’autre purement spirituel. Un peu obseure, tant à cause de son caractère philosophique que du système compliqué de ses rimes, cette pièce annonce déjà le genre qui sera cultivé plus tard avec tant d’abondance par Auzias March.

Au même genre appartient la seconde chanson Las, treballat

(1) 3 dizains de vers décasyllabes unissonants ABBACCDEED et 2 tornades. DEED ; T. Amar, p. 369, et Mira, Obras, III, 311, d’après le Cançoner de de Paris, Bib. Nat., Esp. 225, fol. 128.

(2) « Cobla equivocada feta per mossen Jacme March a mossen P. March. » Sus en lo mig d'una costa. 1 dizain de vers de 7 syllabes ABBABABABA et. 1 tornada BABA (Cançoner de Paris, fol. 108 vo).

(3) Mig encadenada, mig croada et capcaudada, suivant la terminologie des Leÿs d’amors. 5 strophes de 8 vers décasyllabes, 1 tornada de 4. MicA, Poëtes lyriq. cat: p. 22 (Obras, ILI,,461); Canç. de Paris, fol. 33.

COBLES ET CONCORDANCES DE JACME MARCH 147

e fora de mesura (1) dont l’idée maîtresse est assez fine. Le poète ne peut se consoler de l'absence de sa dame qu’en songeant à elle, et plus il y songe, plus augmente sa douleur.

: Plus claire est la troisième Un sobrespler m’es vengut per lo seure (2). La beauté de sa dame est céleste et il en loue les perfections en des termes empruntés à la religion, l'appelant même « son Dieu et sa dévotion », tout comme certains troubadours qui ont fait de l'amour un culte et une véritable relig1on.

Ces dernières pièces dénotent toutes le rimeur attentif et scrupuleux, et en écrivant, en 1371, à la demande du Roi, son Libre de Concordances (3), ou, plus simplement, son Dictionnaire de rimes, Jacme March n’a fait que coordonner ses observations pratiques sur la rime et ses diverses espèces. Son travail avait déjà été tenté-avant lui en Catalogne, mais il a été le premier à classer les rimes par ordre alphabétique :

Pero no vull que-s a mi Jacme MARCH sia notat que de tot fay me carch, car ja d’altres n’avien molt tractat.

Mas, al meu seny, yo l’he mes ampliat e diviset, seguint la dretxa via del ABC, si com far se devia, (Miza, Obras, IIT, 313).

Mais ce qu'il y a certainement de plus original dans son ouvrage, ce sont les petites pièces qu'il a composées pour mieux faire comprendre ses définitions des différentes rimes. L'amour en est l'unique objet et le nom de sa « Colomba » y évoque jusqu’à six rimes consécutives et ultrariches. On peut comparer ces tours de force à ceux d’un poète français du x1x® siècle, Théo-

(1) Croada capcaudada, 5 strophes de 8 vers décasyllabes, L tornada de 4. Canc. de Paris, fol. 48.

(2) Encadenada capcaupada, 5 str. de 8 vers décasyllabes, 1 tornada de 4. Canc. de Paris, fol. 44 ; la 17€ strophe a été publiée, d’après le chansonnier catalan de Saragosse, par Mic, Jahrbuch f. rom. und eng. Lit. V, 151 (Obras, ITI, 315), et Baselga, Canc. de Zar., 184.

(3) Voir les extraits qu’en ont publiés Cerdà y Rico, Notas al canto de Turia, p. 487, Mira, Revista de Archivos, 1876 (Obras, III, 290), Basezca, Canc. de Zar., p. 385. Un exemplaire de cet ouvrage figure dans l’Inventaire de la Bibliothèque du roi Martin, sous le n° 23.

dore de Banville, qui a écrit, lui aussi, un ingénieux Petit traité de Poésie après ses Odes funambulesques. Une telle virtuosité s’allie mal, il faut bien le reconnaître, avec une passion sincère, et rien ne saurait mieux prouver que l'amour était déjà devenu, en Catalogne, vers la fin du xrv® siècle,

Une admirable matière à mettre en limousin.

Ainsi, naturel et parfois gracieux dans ses « Contes rimés », Jacme March n’a pas su éviter l’artifice et l'obscurité, quand il s’est essayé aux genres plus particuliers des troubadours. La plupart de ses cobles sont des méditations purement morales, ou, quand elles portent sur l'amour, elles en examinent quelque aspect subtil et curieux. On sent qu'il a cherché à renouveler un thème depuis longtemps épuisé, et qu'il s’est conformé de tous points aux nouvelles idées du temps.

EY

L'œuvre de Pere March le vieux offre, dans son ensemble, les mêmes caractères que celle de Jacme. Des onze pièces qui nous restent de lui, sept au moins sont consacrées à l’exposition d'idées morales. Comme son frère, il moralise jusque dans quelques-unes de ses poésies amoureuses.

Vassal et procureur, pour le royaume de Valence, d’Alphonse, marquis de Villena, comte de Ribargorça, plus tard due de Gandie, il fut vraisemblablement encouragé dans ses tentatives poétiques par son maître et seigneur. Celui-ci avait, du reste, comme son père, l'infant Pierre d'Aragon, le goût d'écrire en langue vulgaire'et on lui doit un livre intitulé Castich e bons nodriments qu'il écrivit à l’occasion du mariage de sa fille et presque sûrement d’après l’Epistola ad quemdam militem de cura et modo rer familiaris du franciscain Bernhard de Chartres 0

C’est à ce « très haut seigneur » € qu'il est tenu de servir »,

(1) A. Morez-Farro, op. cit., p. 109.

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