PERE MARCH. LE HARNOIS DU CHEVALIER
suivant sa propre expression, et « dont il est l’humble sujet » (v. 1, 3, 1253) que Pere March nous a paru avoir dédié la plus longue de ses noves rimades, celle que M. Paul Meyer a publiée sous ce titre : Le Harnois du Chevalier (11. Il la lui présente dans le prologue et dans l’épilogue en des termes tels qu'il est difficile de penser à un autre personnage. L'idée de ce poème allégorique de 1264 vers de six syllabes n’a rien d'’original. Plusieurs écrivains, poètes ou prosateurs, notamment Ramon Lull dans son Libre de l’orde de cavayleria, avaient déjà symbolisé les vertus humaines dans les diverses pièces de l’armement d’un chevalier. Mais jamais on n'en avait fait une énumération aussi complète. Seize vertus y sont représentées et longuement définies, et, comme il était naturel à cette époque, les vertus chrétiennes proprement dites, la: foi, la crainte de Dieu, etc., y tiennent une grande place. Tout dans la vie des chevaliers doit être en vue de leur salut et ceux d’entre eux qui ont revêtu le harnois qu'il nous décrit ne sauraient tomber
dans l’abîme de l'Enfer,
Ans s’en puyan tot dreyt Sus al sant loc beneyt, On Jhesucrist ha vida, Ceyls qu’en aycesta vida An tal arnés portat
E fortment cavalcat
Lo caval que us ay dit.
Le AHarnois du Chevalier est suivi, dans le manuscrit de D. Est. Aguilé, d’un autre poème en vers de six syllabes, mais dont l’auteur est Bernat de S6, majordome du roi Pierre IV d'Aragon. Ses goûts poétiques ne nous étaient connus Jusqu ici que par une lettre du 8 mars 1374, dans laquelle l'infant Joan, lui transmettant un sirventés de Pere March et la réponse qu'il y a faite, lui demande d'écrire à son tour quelque « ditié » sur les mêmes rimes ou sur d’autres (2). C’est précisément à un March qui, à cause des rapports des deux poètes, ne peut être que Pere lui-même, que Bernat de S6 adresse son poème. Il y
(1) Romania, XX, 579.
(2) Rusr6 x Lirucm, Doc., 253.
fait le récit d’une vision (vesto) (1) où lui apparaissent les différentes sortes d’amoureux et il y décrit, sous le voile de l’allévorie et à l’aide de Rigaut de Barbezieux (2), les trois conditions de l’amour vrai, la loyauté, l'humilité et l'espérance. Malheur à ceux qui ignorent « la fine amour » :
E-s aytal uan dizen que-s Amor res no ual, no conexen lur mal,
ne lur gran nechligenca.
Donchs, ajats entenenca, Ex Marcu, e bon albir, que vullats retenir
co qu’ay d’amor pausat.….
(Ms. Est. Aguilé, fol. 14 a).
Le Mal d’amor est encore une pièce de noves rimades, mais en vers octosyllabiques, signée du nom de Pere March. C'est un véritable traité sur les moyens de guérir l'amour, qui se rattache non pas aux Aemedia amoris d'Ovide, mais plutôt au Confort ou Remède d'amours, poème anonyme écrit en France à la fin du xrre siècle ou au commencement du xive (3).
Le poète s'adresse à la femme de Mossèn Roger de Castellé,
et, après avoir fait son éloge’et lur avoir présenté ses hommages,
(1) Ans fayran que-s abreuje de gran malenconia, sells en que plaser sia, ma Üesio ausir….
(Ms. Est. Aguilé, fol. 9 v° a).
(2) — Si pren senblan conort
que feu cell trobador, qui sofrich per amor, Ricaur De BarBasiz., fin amayre jentil qui dix, tan fo aclis :
No n'es nul joy ne autre Paradis
per qu'ieu dones l’esperar ni l’atendre.….
(Lbid., fol. 13 « ; cf. Maux, Werke, III, 37.) (3) Hist. lit, XXIX, 486.