‹ Auzias March et ses prédécesseursChapitre 96 sur 302 · LE MAL D'AMOR · texte numérisé non relu

LE MAL D'AMOR

il lui rappelle la conversation qu'il a eue avec elle, l’autre matin, sur la route de Silgues et de Sorda :

À vos, Madona, qui sabets tot quan de be sauber deuets, d’onor, de pretz, de cortesia, œque-s auvets nom :e senyoria de Castello, me recoman, Eu, PEevyres MARCH, que vostre man suy apparellat de complir, e plaç’a vos que per lo dir, senes lo fayt, no m'en cresats ; mas, si d’algun fayt me-s enprats, vos conexerets que dich uer, e que suy de vostre plaser cutxos de far en tota re.

Madona, be crey vos soue co que dixes, l’autre mati, quan de Silgues presem cami per uenir a Sorda menjar…

(Ms Est. Aguilé, fol. 20 vo b, v. 1-17).

Comme elle souffrait depuis deux ans d’un mal profond, sans symptômes extérieurs, et que personne ne pouvait lui en dire la cause, adressez-vous à Pere March, lui dit son mari; il est aussi savant qu'homme du monde et tout disposé à se rendre agréable aux dames. Pere March l’a interrogée, espérant découvrir ainsi la cause de son mal qu'il attribuait d'abord à la perte de quelque parent. Mais elle n’a perdu n1 père ni mère, ni fille, ni sœur. C’est donc un mal intime et pour lequel il ne peut y avoir, puisqu'il s’agit d’une femme, qu'un diagnostic et un traitement secrets, sans auscultation préalable.

La maladie dont elle est atteinte est un désir ardent qui ne peut être satisfait, et ce désir n'est autre que l’amour. Il en résulte une langueur et une tristesse dans lesquelles on se complaît. L'analyse de ces sentiments et surtout du plaisir que l’on éprouve à souffrir de l'amour est sans originalité, mais non sans finesse. Elle nous intéresse d'autant plus chez

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le père, qu'elle sera reprise par le fils avec une insistance qui

touche presque à l’obsession :

Aytal forts desir es Amor,

nompnar (corr, nompnat) per tot hom egalmen, e, can lo foch d’amor se pren

a cremar no garda raso,

ne da repaus nulla saso,

tan es lo fort desir quel ue

de posseir co que no te,

ne pot tener si com desira.

D'aycell desir li ve gran ira

languimen, tristor e treball,

car lo cor se fon e defall ; pe 1 fort desir qui l te destreg,

e no troba negun deleg

en veser, parlar, ne ausir,

mas que li plats axi languir,

penssan la nuyt, pessan lo dia,

per que pessan, languin, morria,

e’n son morts trop amans per cert.

(Ibid, fol. 21 vo a ; v. 110-127).

L’espérance peut sans doute — et il le sait par lui-même — atténuer « le feu d'amour », mais surtout chez l'homme, car la femme, à qui il messiérait de manifester son désir, est condamnée à brûler € cœur et corps ». — Il lui conseille donc d’avoir bon espoir, de ne pas cesser de voir celui qu'elle aime, de lui parler, si possible. « C’est le meilleur remède, dit-il. Parlez-lui d'amour fine pour le piquer au vif. Regardez-le amoureusement, l'œil de travers et en soupirant.. Dites-lui quelque chose ou demandez-lui s'il est amoureux. Il vous répondra sans grande attention des paroles qui uniront peut-être son cœur

au vôtre. » S1 elle ne peut pas s’entretenir avec lui, qu'elle confie son secret à quelque damoiselle {damizella) « loyale, discrète et bonne ». Elle lui contera elle aussi ses peines, et toutes deux trouveront dans leur compassion mutuelle une grande consolation. « Car pour celui qui considère bien le mal

d'amour, 1l devient un plaisir, s’il sait le bien prendre » :

E, qui be 1 mal d’amor cossira, plaser es qui be 1 ne sap pendre.

(Ibid., fol. 22 b : v. 226-227).

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