VASTRAM
— Le vêtement —
Le bienheureux Buddha (1)... résidait à Çrâvastî, à Jètavana, dans le jardin d’Anâthapindada.
A l’époque où le maître de maison Anâthapindada offrit Jètavana à la confrérie des Bhixus qui avait le Buddha à sa tête, et donna par degrés cent kotis pour renseignement de Bhagavat, à cette époque-là cette pensée lui vint à l’esprit : Que fais-je là de (si) merveilleux? Je fais des dons qui m’acquièrent des mérites ! Si, pour contribuer au bien des gens pauvres, je recueillais, parmi la foule des habitants de Çrâvastî, des offrandes intention-
ANNALES DU MUSEE OUIMET
iielles et que je rendisse hommage de cette façon à Bhagavat et à la confrérie des auditeurs, par ce moyen, je ferais du bien à une nombreuse population et je produirais une grande abondance de mérites religieux^.
Alors le maître de maison Anâthapindada déclara au roi son intention, et le roi fit faire à son de cloche dans tout Çrâvastî la proclamation suivante ; « Ecoutez, Messieurs, habitants de Çrâvastî (et) gens du palais; dans sept jours à partir d’aujourd’hui, le maître de maison Anâthapindada, monté sur le dos d’un éléphant, se propose d’offrir au Tathâgata et à l’assemblée des Bhixus qui l’accompagne un don intentionnel et des aumônes^. Que chacun de vous abandonne ce dont il est disposé à faire le sacrifice dans la mesure où il peut le faire. »
Donc, sept jours après, le maître de maison Anâthapindada, monté sur le dos d’un éléphant, commença à mendier, en faveur du Tathâgata et de la confrérie des auditeurs qui l’accompagne, les offrandes intentionnelles. Et chacun de donner ce qu’il avait, selon ses ressources. Les uns offrent un collier, d’autres un bracelet, d’autres un brassard, d’autres une guirlande d’or, d’autres un anneau avec cachet, d’autres un collier de perles, d'autres de l’or, d’autres de l’argent, d’autres se bornent à donner un kârsâpana. Le maître de maison, pour procurer le bien d’autrui, reçoit même (cela).
Or il y avait une femme excessivement pauvre qui, en trois mois, avait, avec bien de la peine, acquis une pièce d’étoffe; elle s’enveloppa de cette pièce d’étoffe et descendit dans la rue. De loin elle aperçut Anâthapindada qui arrivait au son des trompettes et des tambours, et questionnant un Upâsaka : « Si pourtant ce maître de maison est riche, lui dit-elle, s’il a de grand biens, de l’opulence, s’il voit des trésors cachés sous terre, qu’a-t-il besoin de circuler ainsi pour recevoir des aumônes dans les maisons des autres ?» — L’Upâsaka repartit : « C’est en vue de faire du bien aux autres, à ceux qui ne sont pas en état de nourrir Bhagavat avec la confrérie de ses auditeurs; c’est à ceux-là qu’il veut faire du bien. Gomment (s’est-il
1 Voir ci-dessus 45-46. Le terme Chandaka-bhixanam (le manuscrit a bhixunam) est rendu ici par dad-pa sdud-pa, « collecteur delà foi, des actes de foi ».
* Bahuvaranapunyam ; le m;)t varana n’est pas rendu dans le tibétain, il est remplacé dans le Dvàvîmçati-av. par arcana, «honneurs » ; varana pourrait signifier; « nourriture » offerte aux Bhixus ou « protection » pour le donateur.
3 Chandaka-bhixùnam comme ci-dessus. Le Dvâviiîiçati écrit chandaka sans plus.
AVADÂNA- GATAKA VI, 5, (55) 215
dit) plusieurs, eu se réunissant, arriveraient-ils à faire des offrandes à Bha gavat ? »
Alors cette pensée vint à l’esprit de la jeune femme : Je n’ai point fait d’action méritoire, et je ne suis pas capable, à moi seule, d’offrir un repas à Bhagavat et à la confrérie des Bhixus qui l’accompagne. Si je lui faisais une offrande quelconque ? — Elle examina ses ressources ; elle ne vit rien sauf la pièce d’étoffe. Elle se dit donc en elle-même : Si j’offre une pièce d’étoffe en restant ici, je me trouverai nue; (ne ferais-je pas mieux de) monter sur le toit de la maison et de jeter de là cette pièce d’étoffe? — Elle monta donc sur le toit de la maison, et se dépouillant de la pièce d’étoffe, la laissa tomber sur Anâthapindada. Le maître de maison la remarqua : 11 faut que ce soit là toute sa richesse, dit-il, puisqu’elle s’est placée sur le toit d’une maison pour jeter (cet objet). 11 donna donc cet ordre à ses gens : « Allez, Messieurs, voyez qui a jeté la pièce d’étoffe. » — Ils finirent par la trouver assise sur une jambe \ et l’interrogèrent. Elle répondit : « Tout ce que j’avais de bien, (je l’ai donné) après avoir entendu célébrer les qualités de Bliagavat : quoique effrayée par la crainte de la pauvreté, je l’ai offert à la confrérie des Bhixus qui a le Buddha à sa tête. » Ils rapportèrent la chose à Anâthapindada; et le maître de maison Anâthapindada, rempli d’étonnement, fit couvrir la jeune fille de divers habits et ornements.
Elle mourut peu avancée en âge et renaquit chez les dieux purs, (les dieux) Trayastriihçat. A peine y eut-elle repris naisssauce que (sur sa personne) apparurent des vêtements tels que nul autre fils ou fille de dieu n’en portait.
Or c’est une loi (13)... Renaissance chez les dieux et visite au Buddha.
Les Bhixus qui s’étaient appliqués à la méditation... Questioyi des Bhixus au sujet de cette visite et réponse du Buddha^...
C’est la jeune fille pauvre qui, lorsque le maître de maison Anathapindada fit la quête des offrandes volontaires, donna une pièce d’étoffe. Elle est morte et a repris naissance chez les dieux purs, (les dieux) Trayastriihçat. C’est elle qui est venue me voir cette nuit ; je lui ai enseigné la loi, et elle est retournée dans sa demeure, après avoir vu les vérités. Voici, Bhixus, ce qu’il vous faut
1 Vtkutukâ nisannâ, tib. ; tsog-tsog 'dug-pa : manière de s’asseoir sur une jambe passée en dessous pour supporter le poids du corps.
2 Gom-ne ci-dessus. (Voir pages 136, note 6, et 203, 208, 212).
ANNALES UU MUSEE GDIMET
apprendre, c’est que nous rendrons hommage au Buddha, à la Loi, à la Confrérie, et nous ne leur refuserons pas nos hommages; voilà Bhixus, ce qu’il vous faut apprendre.
Ainsi parla Bhagavat (2)...
I. La quatorzième section du Dvâvimçati-avadâna (f°® 52 -55) est intitulée Vastraliathâ, « discours sur le vêtement » ; mais le récit qu’elle renferme n’est pas celui que l’on vient de lire : il coïncide avec un autre récit de l’Avadâna -Çat., le Çuldà (VIII, 3) qui nous occupera plus tard.
IL Néanmoins, le récit de notre texte se retrouve dans le Dvâvimçati-av. ; il commence l’appendice ou épilogue intitulé Dânagâthâ, placé à la suite du recueil et qui renferme trois récits; nous avons déjà parlé du second (Çivi, f“® 8G-7) et du troisième (f®® 88-90), qui répondent respectivement aux récits IV, 4, et IV, 5 de l’Avadana-Çat. Le premier (f” 82-80) est précisément notre Vastra, dont il est la reproduction textuelle; seulement, il est précédé d’un préambule que nous traduisons ici :
Alors les Bhixus parlèrent ainsi à Bhagavat : Bhagavat, je (sic) désire entendre une autre chose faite autrefois ; toi qui es le meilleur des discoureurs, dis-nous le, pour l’accroissement du mérite des mondes. Aces mots, Bhagavat, lion des Çâkyas, mine de compassion, parla ainsi: « Ecoutez, Bhixus, une action méritoire pour l’accroissement du mérite des mondes. — Ce qu’on appelle don conduit à un grand trésor, le don n’a rien de commun avec le vol etc.; (le don) fait rejeter l’esprit d’avarice, de cupidité, les fautes, les passions ; — le don écarte la lassitude causée par les mouvements du Samsâra. Le don, c’est le bienêtre; il sourit par les nombreuses félicités qu’il procure, il est bien préférable à un ami vertueux. Que ce soit la production de l’opulence ou les lumières, la troupe des connaissances, ou l’habitation de la ville des dieux, ou les qualités d’une beauté resplendissante, tout ce que l’on désire, on l’obtient par le don. Qui donc, en se disant cela, s’il veut atteindre le but calculé {ou une des choses énumérées), ne fera des dons ?
La foi est la mère de la vertu ; de même que les gens de bien doivent faire entrer dans leur esprit l’intelligence, (ainsi) celui qui est destitué de foi n’est pas capable de saisir le trésor des joyaux de la bonne loi. Gomme, en perdant l’opulence, on ne peut obtenir la puissance souveraine, ainsi, quand on perd les organes de la foi, on ne peut obtenir la Bodhi. L’homme doit donc attacher constamment son esprit et son application aux bons tels que le Sugata, etc.; car, pour l’apaisement des fautes sans exception, il n’y a pas autre chose, puisque la foi brûle complètement la troupe des fautes.
Le don a été proclamé quadruple même pour un enfant pauvre;
C’est dans un bon vase et dans un bon champ qu’est l’excellence, le don le meilleur et le plus parfait.
A YADÀNA-GATAKA VI, 5, (55)
Les gens bas, les misérables, les iniques, les égarés qui se distinguent par des crânes pour vases à boire
font voir au monde un fruit correspondant, (celui du refus du don.)(?)
Se dressant chacun comme des troncs embrasés, semblables à des Prêtas, mendiant, poursuivis par une faim dévorante, ils errent et se lèvent en disant : Je souffre, donnemoi. — Etendre de loin les mains et les bras vers un lac qui se dérobe, telle est leur tenue habituelle. Ceux-là n’ont donné à personne, pas même une seule fois, un peu de nourriture.
Qu’on songe à cela et qu’on fasse des efforts pour le don ; il n’y a pas de parent supérieur au don, dans la demeure de l’existence. Autrefois, Bhixus, dans un certain temps, etc. (... suit notre récit de l’Avadâna-Çataka...).
III. Le Vastra-avadâna, étant le cinquième récit d’une décade, devrait se trouver par là même exclu des deux recueils qui reproduisent ensemble les quatre premiers récits de chaque décade de l’Avadâna-Gataka ; il est néanmoins le dix-septième du Ratna-av.mâlâ. Gela tient, sans doute, à ce que, le Çrimalî ayant été transporté dans leKalpa-dr.av., il en a pris la place et a été traité comme le quatrième récit de la sixième décade de l’Avadâna-Çat. — Voici l’analyse du récit du Ratna-av.-mâlâ.
Pendant qu’une foule d’êtres honorent le Ruddha à Jêtavana, Anâthapindada, pensant en lui-même, énumère tout ce qu’il a fait pour le bien du Buddha et de sa confrérie, tout ce que le Buddha a fait pour parvenir au but qu’il a atteint et procurer le bien des êtres, soit dans les existences passées, soit dans l’existence présente, les hommages qu’il reçoit de toutes les sortes degenç : mais, voyant que les pauvres ne peuvent rien donner, il songe à faire une quête à laquelle tous participeraient, avec le produit de laquelle on nourrirait le Buddha et sa confrérie, au nom de tous, sans exception, riches et pauvres, de manière à leur acquérir des mérites.
Il va trouver le roi, qui lui accorde l’autorisation, rentre chez lui et fait part à sa femme de cette heureuse nouvelle. La quête est annoncée par une proclamation dans toute la ville. — Anâthapindada monte sur un éléphant, convoque les habitants au son du tambour et de la trompette, et les harangue, sollicitant leurs dons.
L’appel est compris : les dons affluent, chacun donne ce qu’il a, les plus pauvres et les plus avares même font des offrandes. Une jeune fille très pauvre, vêtue d’une robe qu’elle venait de finir après trois mois de travail, aperçoit de loin Anâthapindada; elle demande à un passant ce qu'il y a. Le quidam lui expose le dessein d’ Anâthapindada. — Désespoir de la jeune fille que son dénûment absolu empêche de prendre part à cette quête générale. Enfin, il lui vient à l’esprit de donner son unique vêtement, elle monte sur la terrasse de sa maison, se dépouille de sa robe et la jette aux pieds d’Anâthapindada, en faisant un vœu pour la bonne voie. Anâthapindada intrigué envoie son suivant s’informer qui a jeté cet objet. Gelui-ci pénètre dans la maison et trouve la jeune fille assise dans la position utkutuka, le visage défait (vibhedita) par la pudeur, et qui répond à ses questions en exprimant son chagrin de n’avoir rien à donner et son admiration pour le Buddha ; elle « demande pardon de l’offense qu’elle a pu commettre, en jetant cette étoffe par fantaisie ».
Ann. g. — XIX
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Émerveillé par le récit de son suivant, Anâthapindada comble cette jeune fille de riches habits et de meubles précieux ; et la jeune fille rend hommage au Buddha et à Anâthapindada.
Cependant Anâthapindada va à Jétavana, invite le Buddha au repas qu’il a préparé avec des dons recueillis de toutes parts. Le Buddha accepte par son silence comme toujours. Grands préparatifs dans la maison d’Anâthapindada ; on va avertir le Buddha que l’heure est arrivée ; il vient et le repas terminé, donne, à la demande d’Anâthapiiiclada, quelques explications sur les mérites acquis à ceux qui ont contribué à l’organisation de ce repas. Puis le Buddha s’en retourne dans sa résidence, laissant « les mondes » jojeux de son enseignement.
Mort de la jeune fille qui se rend dans le Svarga et, se rappelant le passé, les causes de son séjour dans cette demeure, va rendre visite au Buddha. Elle entend ses instructions, arrive à l’état de Srotta-apâtti, puis, après avoir célébré les louanges du Buddha, s’en retourne dans le Svarga « où elle demeura longtemps, goûtant avec lestroupes des déesses un bien-être divin ».
Les Bhixus, qui avaient veillé la nuit et aperçu quelque chose, questionnent le Buddha sur la visite qu’il a reçue; il leur apprend que la personne venue jusqu’à lui est la jeune fille qui avait donné sa robe et qui, après sa mort, est allée au Svarga; il en prend occasion pour exhorter à faire des dons à la confrérie.