SUPRIYÀ
— Bien chère —
Le bienlieureiix Buddha (1)... résidait à Çiâvaslî, à Jetavana, dans le j ardin d’ A nàthapi n dada .
Or, en ce teinps-là, l’épouse du maître de maison Anàlhapindada devint enceinte. Quand huit ou neuf mois se furent écoulés, elle accoucha d’une fille belle, admirable, charmante, douée de tous ses membres et de tons ses organes, excessivement chère à tonte la foule des habitants de Çràvastî. On fit une fête à l’occasion de sa naissance et on lui donna nn nom. « Quel sera, demanda-t-on, le nom de cette enfant ?» — Les parents dirent : u l’uisqu’elle est chère à tout le monde, cpie le nom de cette enfant soit Supi ivâ. »
Elle ne fut pas plutôt née cpie, se rappelant ses naissances (antéiieures), elle prononça une stance (gàihâ).
Une fois qu’il a été fait, le don, considérable ou petit, s’étend si la supériorité du champ s’y ajoute.
Qu’ainsi le sage n’épargne pas ses efforts pour donner au Buddha, Seigneur des dieux (des) rois du monde h
En entendant cette émission de voix, son père, sa mère, et tous les autres habitants de la maison furent effrayés, épouvantés, bouleversés ; leurs poils se hérissèrent. Ils dirent ; « Cette enfant serait-elle une Piçâcî ? » — Elle répondit : « mère, je ne suis pas une Piçàcî, ni une Raxasî non plus, je suis une enfant ; mais je demande rpi’on fasse des dons. » La mère fit dire alors au
1 D'api'és le (ibélaia, il faudrait Iraduire : « (ju'aiiisi dans le monde le sage n'épargne pas ses efTorfs pour donner avec foi an U iddlia Seigneur des dieux et des hommes » — <> Avec foi » (dad-pas), n'est lias dans le sanskrit: on l'obtiendrait en ïis&nt Qraddhayd pour buddhâtja, mais l'équivalent de buddhâija est dans le tibétain.
An>«. g. — XIX
ANNALES DU MUSEE GUIMET
maître do maison iViiAthapindada ’ : « L’enfant a parlé ainsi ». — Alors, ce maître de maison ravi, content, plein de joie, oflrit un repas dans sa maison à Bhagavat accompagné de la confrérie de ses Bhixus, et fit au nom de l’enfant une désignation de l’application des mérites de ces actes de bienfaisance.
Quand l’enfant fut arrivée à l’âge de sept ans, elle obtint la permission de ses père et mère et se fit initier à l’enseignement de Bhagavat; toutes les Bhixunîs la recherchaient, l’aimaient, la chérissaient, se plaisaient avec elle.
Or, à cette époque, il y eut une grande famine ; (c’est) comme (si l’on eût été) au kalpa de la famine ; les êtres privés d’aliments et de boisson mouraient par centaines de mille. Alors Bhagavat, s’adressant à l’âyusmat Ananda : « Va, Ânanda, parle de ma part à Suprijâ (et dis-lui) ; C’est à toi de fournir pendant trois mois les quatre Assemblées de manteaux, de boulettes de riz, de lits, de sièges, de rafraîchissements, de remèdes et (autres) objets utiles » .
L’âyusmat Ananda alla trouver Supriyâ et lui parla ainsi : Voici ce qu’a dit Bhagavat ; c’est à toi de fournir pendant trois mois les quatre Assemblées de manteaux, etc...
Alors Supriyâ fit l’anjali, se pénéti-a bien de l’ordre de Bhagavat et répondit ; « Qu’ainsi soit^ ! » Puis elle se mit en marche pour Çrâvastî afin d’examiner le terrain^, si bien que [le maître de maison^] Anathâpindada, informé du fait, se hâta d’aller au-devant de Supriyâ. 11 lui dit : « Où vastu ?» — Elle répondit : Bhagavat a parlé ; pendant trois mois, je suis tenue de remplir les fonctions de servante ». — Anâthapindada reprit : « Ne te mets en peine de rien : je me charge de fournir tout». — Supriyâ répartit : « Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que mon père ayant vu les vérités, fournisse (tout) ? il sait bien découvrir les trésors les mieux cachés ; eh bien ! moi, je fournirai aux pauvres gens ce dont ils ont besoin ! »
‘ D'après la phrase précédente, le père aurait été présent quand l’enfant parla; on ne comprend donc pas le message qui lui est envoyé. Le tibétain concorde avec le sanskrit.
* Evain astu : mais ces expressions simples sont trop faibles pour le tibélain qui dit : Vha-vjints'al ; « il sera fait selon les ordres ».
3 Gocara rendu en tibétain par sptjod-yul gyi-gro'i : « la ville du lieu de l'exercice ».
Ajouté par le tibétain.
^ Ce terme n’est que dans le tibétain; mais c'est peut-être seulement par suite d’une faute de copiste qu’il manque dans le sanskrit. La phrase renferme un mot tato assez inutile qui pourrait être corrigé en pifd.
AVADÂNA-ÇATAKA Vlll, 2, (72)
Dans cette circonstance, cinq cents Upasâkas lui ôtèrent toute inquiétude [en la secondant]*, ainsi que la reine Màlikâ, la xatryenne Garjâkârâ, les deux préposés]au gynécée Rddhidatta® et Purâna, Viçâklui mère de Mrgâra et le roi Prasenajit.
Elle se rendit dans la forêt, où des êtres non-humains qui avaient un extérieur humain lui vinrent en aide. Grâce à cette assistance, elle put pendant trois mois, fournir à Bhagavat et à la Confrérie de ses Bhixus, vêtements, boulettes de riz, lits, sièges, rafraîchissements, remèdes et autres objets.
A force de s’appliquer pendant ces trois mois (23)... Arrivée à Vétat cVArhat...
Ensuite les trois mois étant écoulés, Bhagavat mit son manteau, ajusta son manteau, prit son vase et son manteau, puis, partant de Çrâvastî, se mit en marche pour Râjagrha avec la confrérie de ses auditeurs.
Alors Supriyâ débarrassa Bhagavat de tout souci pendant le trajet^ jusqu’à ce qu’il arrivât à une forêt où il y avait une source'*. A l’heure où c’est le moment de sonner la cloche, comme il ii’y avait rien à manger, Supriyâ fît asseoir Bhagavat avec la confrérie de ses auditeurs. Puis, prenant son vase dans la main gauche, elle s’écria à haute voix : « S'il y a des mérites religieux qui aient mûri pour moi, que mon vase se remplisse de mets et de breuvages en rapport avec ces (mérites) ! » A ces mots, une divinité le remplit d’une liqueur divine. Alors Supriyâ, allant de l’iin à l’autre à la ronde, remplit les vases de toute la confrérie des Bhixus. Au moment, où Bhagavat adressa la parole à ses Bhixus : Bhixus, leur dit il, la première de mes Bhixunîs, de mes auditrices « signalées par leurs mérites religieux^ », c’est précisément la Bhixunî Supriyâ.
Les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha, celui qui ôte tous les doutes : « Vénérable, quels actes Supriyâ avait-elle faits pour naître dans une famille riche, (pour être) belle, admirable, charmante,
1 Ne se trouve que dans le tibétain.
- Voir ci-dessus p. 149, note 4. Le Kalpa-druma a Rddhidatta comme l'Avadàna Çat. en cet endroit.
3 Le tibétain s’exprime autrement : il dit ; Alors Supriyâ vint rejoindre Bhagavat sur le chemin et lui dit : « tu n’es pas fatigué? »
^ Je traduis ainsi le tibétain khun chun-da-ldan-pa, « ayant de l’eau dans un trou, dans une cavité ». Le Ms. népalais porte : yâvad asaudikâm atavim anuprâpta: et doit avoir une lacune. — Le Kalpadr -av. ne donne pas de qualificatif à atavîm, « forêt ».
•’ Agrd krtapunyânàm.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
honorée de tous, et pour que l’état d’Arhat se soit manifesté pour elle après son initiation? »
Bhagavat répondit : Supriya, Bhixus, dans d’autres naissances antérieures, (12)... Le fruit des œuvres et la transmifjration...
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, dans ce même Bhadrakalpa (où nous sommes), quand les créatures vivaient vingt mille ans, le Buddha nommé Kaçyapa (14)... Apparition d' loi Buddha ancien... parut dans le monde. Etant entré dans la ville de Bénarès, il résidait à Ilsipatana dans le Mrgadàva.
Or, le parfait et accompli Buddha Kaçyapa, s’étant levé de bon matin, ayant pris son vase et son manteau, entouré d’une troupe de Bhixus, suivi de la confrérie de ses Bhixus, entra dans la ville de Bénarès pour mendier. Dans le même temps, un des Çresthîs de la ville de Bénarès était allé au parc avec sa suite ; on y portait force provisions de bouche. | Une jeune esclave s’y rendait avec une corbeille de ri/, cuit h | Bliagavat avec la confrérie des ses auditeurs se trouva sur le chemin de la jeune esclave. En le voyant, elle éprouva des dispositions favorables et une pensée lui vint à res]>rit : Mon maître (se ditelle) me rendra-t-il deux fois esclave? lié bien ! si je donnais à manger à Bliagavat ! » Alors sans s'inquiéter des liens ni des coups elle ouvi'it le panier et offrit divers aliments à Bliagavat et à la confrérie de ses Bhixus jusqu’à ce qu’ils fussent rassasiés. Ensuite, elle alla en présence du Çrestliî. Le Çresthî lui dit : « Jeune fille, où est le panier ? » Elle répondit : « J’ai fait l’aumône à Bliagavat, le jiarfait et accom})li Buddha Kâcyapa » — A l’ouïe de ces paroles, le Çresthî fut dans un extrême étonnemônt. Et ravi, satisfait, plein de contentement, il lui dit ; « Va, jeune fille, à partir d’aujourd’hui, tu n’es plus esclave j tu veilles quand je suis endormi )>. Alors, faisant l’anjali, elle déclara son intention au maître de maison : « Autorise -moi, lui dit-elle, à me faire initier à renseignement de Bliagavat. » — Le Çresthî lui donna alors un vase et un manteau.
1 Celte phrase n'est que dans le tihétain : c’est sans doute, par suite d’une inadvertance de copiste qu’elle manque dans le Manuscrit népalais.
2 C’est-à-dire du châtiment auquel son action l'exposait; le Manuscrit porte : handhanatddatamagayitvû, à quoi correspond dans le tibétain : gsad-pa da,\ (« le meurtre »); — vciû-pa daû (« les liens ») ; — vrdeg-pa da.'i {« les coups ») ; — vsos-nai (« ayant écarté [par la pensée] »). D’après le tibétain, il y aurait un substantif omis dans le sanskrit. Quand au verbe, le tibétain est quelque peu obscur, le sanskrit est fort douteux. Agagitvd m’est inconnu ; je lis aganagitvâ.
AYADÂNA-GATAKA VIII, 2, (72)
Elle donc, avec le vase et le manteau à elle appartenant’, se lit initier à l’enseignement de Bhagavat. D’après les prescriptions du Lienlieureiix Kâçyapa, elle (lui) a, pendant dix® mille ans, fait office de serviteur ® et offert des dons d’aliments, de gâteaux de farine, de gruau de riz, de lampes et de guirlandes perpétuelles, de manteaux (Eatliina cîvara). Après ces offrandes libéralement prodiguées, elle lit un pranidhàna : Puisque j’ai pu, non sans peine, offrir au bienheureux Kâçyapa des dons que j’ai libéralement prodigués, puissé-je, par cette racine de vertu, par cette production d'intelligence, par cet abandon conforme à la loi de la pitié, être initiée en présence du bienheureux Çàkyamuni et obtenir l’état d’.Vrhat !
Bhagavat reprit : Que pensez-vous, Bhixus? Celle qui fut la jeune esclave, c’était cette Suprivà. — C'est parce qu’elle a offert des aliments au bienheureux Kâçyapa qu’elle est née dans une maison riche, qu’elle est belle, admirable, charmante, honorée de tous ; — c’est parce qu'elle a fait un pranidhàna que l’état d’Arhat s’est manifesté pour elle.
C’est que, Bhixus, les actes entièrement noirs. (12)... Actes blancs et actes noirs...
Ainsi parla Bhagavat (2). . .
Rapprochements et remarques
Le Supriya-avadàna se trouve dans le Kalpa-druma-avadâna, où il occupe la dixseptième place (folios 1.33-144). En voici l’analyse :
Le Buddha prêche la loi à .Jetavana ; une foule considérable vient l'écouter. — Eloge d’Anâthapindada ; son mariage ; il lui naît une fille qui, à sa naissance, rit en regardant sa mère et prononce une gâthà sur les avantages du don : (cette gâthâ est précisément celle qu’on a vue dans l’Avadâna-Çataka, elle n’en diffère que par une variante légère). Etonnement de la mère et du père ; car la jeune fille répète la gâthâ devant lui, elle la répète encore devant les parents assemblés qui se demandent quel être extraordinaire peut bien être une telle enfant. Mais elle-même rassure sa famille, déclare qu’elle est de la race humaine, seulement qu’elle se rappelle ses existences passées et qu’il faut pratiquer le don. Alors on fait une fête de naissance; on lui donne le nom de Supriyâ à
‘ Svakena ; Le tibétain dit avec beaucoup plus déraison : « donnés par son maître ».
2 Le tibétain dit : « neuf ».
3 Vaiyâprati/a$\krtani {üc). — L'expression tibétaine ; /aLta-paj('< de serviteur »); las (« œuvre » hyas-pa (« Lite »); est beaucoup plus satisfaisante.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
cause des bonnes paroles qu’elle a prononcées ; on la confie à huit nourrices et on l’élève avec le plus grand soin.
Anâthapindada va, au nom de sa fille, inviter le Buddha, qui accepte en gardant le silence, est appelé à l’heure du repas et traité magnifiquement. Le repas fini, Anâthapindada présente sa fille au Buddha, donne un manteau à chaque membre de la Confrérie, et déclare que c’est au nom de l’enfant que toutes ces libéralités ont été faites. Le Buddha répond en rappelant, en peu de mots, le passé, et en annonçant l’avenir de cette enfant vouée à l’observation de la loi ; de retour dans son Vihàra, il parlait encore des propos de Supriyâ.
Instruite et vertueuse, Supriyà songe à l’initiation et demande la permission à sa mère qui refuse. Supriyâperd l’appétit et tombe en langueur. La mère prévient Anâthapindada qui cherche à donner un autre cours aux pensées de sa fille. Mais dans une longue réponse (31 çlokas) elle expose ses vues sur la vie et la destinée humaine et se montre infiexible. Le père embarrassé ne voit rien de mieux à faire que de consulter le Buddha et lui amène sa fille. Le Buddha aussitôt s’en saisit et la fait initier suivant l’usage par Gautamî.
Grande famine causée par un Mâra pervers (Dusta-Mâra). Le Buddha fait dire à Supriyâ par Ananda qu’il la charge de nourrir la Confrérie pendant trois mois. Ananda fait cette commission qui réjouit vivement Supriyâ. Pour voir comment elle s’y prendra, elle se rend à Çrâvasti et rencontre son père en chemin. Sur sa demande, elle lui expose ce qu’elle est chargée de faire, en annonçant son intention de faire participer à son œuvre jusqu’aux plus pauvres. Anâthapindada lui souhaite un heureux succès.
Cinq cents Upâsakas, informés de ce qui se passe, viennent trouver Supriyâ pour l’aider. Elle promet de ne pas les oublier, va d’abord quêter parmi les pauvres, puis s’adresse aux cinq cents Upâsakas; elle est aussi aidée par la reine Mâlikâ, les chefs du Gynécée, Rddhidattaet Purâna, Viçâsâ (sjcj mère de Mrgâra et le roi Prasenajit lui- même. Enfin elle se tient au milieu de la rue, invitant les pauvres à la bienfaisance et leur faisant connaître le mérite de leurs actes. Elle va partout, même dans les forêts où des êtres humains et non humains lui donnent des fruits. Elle se rend ensuite auprès du Buddha, lui offre tout ce qu’elle avait recueilli, et, quand il a accepté, prépare un repas copieux et sain qui rassasie la confrérie. Puis elle recommence : cela dure trois mois, pendant lesquels elle arrive à l’état d’Arhat.
Les trois mois écoulés, le Buddha, avec sa confrérie, fait un voyage à Ràjagrha ; on traverse une forêt, il n’y a rien à manger. Mais Supriyâ obtient, par ses mérites, qu’une divinité de la forêt lui remplisse son vase d’aliments divins qui rassasient la confrérie. Bhagavat déclare que c’est le fruit des mérites acquis autrefois par elle. Les Bhixus veulent naturellement savoir en quoi consistent ces mérites, et le Buddha l’explique.
Le Buddha Kâçyapa étant à Bénarès, un Gre.sthî va à son parc et charge sa femme de lui envoyer son repas. Pendant que les serviteurs portent des mets, le Buddha apparaît sur le chemin ; une servante, touchée, émerveillée à sa vue, désire lui faire un don ; mais elle n’a rien, elle n’est qu’une esclave. Après avoir examiné le pour et le contre, elle se décide à donner au Buddha et à la Confrérie les mets qu’elle porte à son maître, et reçoit les bénédictions de la troupe.
AYADÀNA-CATAKA YIII, 3, (73)
Arrivée au parc, la jeune fille ose à peine se présenter devant son maître qui lui demande ce qu'elle lui apporte. Elle avoue humblement ce qu’cdle a fait en demandant pardon. — Loin de se fâcher, le Çresthi la remercie de ce qu’elle l’a réveillé de sa torpeur et l'affranchit. Mais elle demande à n’user de sa liberté que pour se faire initier ; ce qu’elle obtient. Elle devient une bonne Bhixunî de Kàçyapa qui la charge de nourrir la confrérie pendant une grande famine; et, apres dix mille ans passés à rendre des services aux Bhixus, elle fait le vœu d'être un jour une bonne Bhixunî de Çâkyamuni.
L’esclave du Çresthî était la future Supriyà.