SOMÂ
— Lune —
Le bienheureux Buddha (1)... résidait â Çrâvastî, à Jetavana, dans le jardin d’Anâthapindada.
Or, il y avait à Çrâvastî un brahmane riche (9)... IL avait lu d’un bout à l’autre les trois Vedas, (connaissait) les vocabulaires, les prédictions^, la division des lettres et cinquièmement les Itihâsas qu’il savait expliquer pada pavpada. Il faisait lire les Mantras à cinq cents jeunes brahmanes.
Pour devenir père, il épousa une femme de même tribu que lui (6)... Mariage fécond...
Il lui naquit une fille belle, admirable, charmante, pourvue de tous ses membres et de tous ses organes.
On fit une fête à l’occasion de sa naissance, et on lui donna un nom... — « Quel sera, dit-on, le nom de cetteenfant ?. . . » — Les parents dirent : « Ordi-
1 Dans l'épisode de Jaràsandha du Mahâbhàrata (Sabhâ-parva Çl. 5i4-9S2), la capitale du Magadba, entourée de cinq montagnes, est appelée Girivraja (Faucbe, II, p. 367-418, principalement 393, 399).
2 Kaitabhândm rendu en tibétain par ges-gsal, « science brillante ».
ANNALES DD MUSEE GUIMET
naireinent, nous doimons à nos enfants et petits-enfants des noms (tirés de celui) de la lune. Que le nom de cette petite fille soit donc Somâ ».
La petite Somà fut élevée et g-randit : grâce au lait, au caillé, au beurre frais, au beurre clarifié, à l’extrait de beurre clarifié, et à d’autres aliments chauds et de premier choix, elle se développa rapidement comme un lotus dans un étang.
Quand, par succession de temps, elle fut devenue grande, elle était savante, décidée, prudente, active, douée de mémoire, retenant ce qu’elle avait entendu. Lorsque son père faisait lire les Mantras à ses disciples, elle ne les. avait pas plus tôt entendus qu’elle les avait déjà saisis; et, après avoir entendu les Castras, elle en donnait l’explication du commencement jusqu’à la fin L Aussi sa gloire rayonnait autour de Çrâvastî ; chaque jour des Tîrthikas venaient pour la voir et déterminer avec elle certains points.
Lorsque Bhagavat eut acquis la Bodhi parfaite et accomplie au-dessus de laquelle il n’y en a pas, il se rendit à Çrâvastî. Tous ceux qui étaient savants, réputés savants, tous ceux-là allaient en foule voir Bhagavat. Ne les voyant plus venir (à elle), Somâ dit à ses domestiques : « Messieurs, par quelle raison les hommes versés dans les Çâstras ne viennent- ils plus? — Les (domestiques) répondirent ; « Le bienheureux omni-scient nommé Çâkyamuni est venu ici, et tous se sont tournés vers lui. » — A ce mot de « Buddha^ » qui n’avait pas encore frappé ses oreilles, tous ses poils se hérissèrent ; et, pour avoir entendu le nom de Buddlia, cette jeune fille se rendit en présence de Bhagavat.
Elle vit donc le Buddlia (16)... Description physique du Buddha...
Elle ne l’eut pas plus tôt vu qu’elle fit le salut des pieds de Bhagavat, et s’assit devant lui pour entendre la loi. Alors Bhagavat connaissant les pensées de la jeune Somâ, ses aspirations, sa nature, lui fit un exposé de la loi démonstratif des quatre vérités, tel que, après l’avoir entendu (22)... Arrivê.e à Vètat de &rota-ûpatti...
Après avoir vu les vérités, elle fut initiée en présence de Mahâprajâpati (23)... Arrivée à V état d' ArJtat...
1 Pârvdpareita représenté en tibétain par Ua-orj-d là-sbyor-jiii, ce qui parait signifier « conformément à la vue (c'est-à-dire à la doctrine), exactement, avec justesse ».
2 II est à remarquer que le mot BudJha n'a [>as été prononcé dans la réponse qui lui a été faite. Ce mot ne se trouve ni dans le texte sanskiàt ni dans la traduction tibétaine.
AVADÂNA- ÇATAKA VllI, 4, (7 4)
Quand Bliagavat donna cet ordre aux Bhixus : « Vous, Bhixus, faites chaque demi-mois l’exposé du Prâtimoxa-sCitra, alors Maliâprajâpati dit : « Que Bhagavat expose lePrâtimoxa, que le Sugata expose le Prâtimoxa ! » — Bhagavat répondit ; « Non, Bhixunîs, les Tathâgatas, Arhats, parfaits et accomplis Buddhas, n’enseignent pas la loi point par point, si quelqu’une de vous n’est en état de la retenir après qu’elle a été dite une fois. A cette condition seulement, je pourrais faire l’exposé (que vous demandez). »
A ce moment-là, la Bliixuni Somâ était dans l’assemblée, assise au milieu de la réunion. Or, cette Bhixunî se leva de son siège et, faisant l’anjali du côté où était Bliagavat en s’inclinant, parla ainsi à Bhagavat : « Que Bhagavat expose le Prâtimoxa, que le Sugata expose le Prâtimoxa! il suffit qu’il soit dit une fois pour que je le retienne ». — Alors Bhagavat fit cet exposé tout au long ; et Somâ, après l’avoir entendu une fois, le garda.
Alors Bhagavat, s'adressant à ses Bhixus, leur dit : Bhixus, la première des Bhixunîs mes auditrices qui ont entendu beaucoup et bien retenu c’est précisément cette Bhixuni Somâ.
Les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha qui ôte tous les doutes : « Vénérable, quels actes la Bhixunî Somâ avait-elle accumulés pour naitre dans une famille riche, pour être belle, admirable, charmante, et savoir si bien retenir ce qu’elle a entendu? »
Bhagavat dit : « Bhixus, Somâ, dans les existences précédentes (12). . . Le fruit des œuvres et la transmigration (14)... Apparition d'un Buddha ancien, Kàçyapa.
Etant entré dans la ville de Vârânasi, il demeurait à Rsipatana, dans le Mrgadâva. Or, la fille d’un brahmane se fit initier à l’enseignement du bienheureux Kâçypa. Là, elle exposa, elle lut la doctrine des Skandhas, [la doctrine des éléments, la doctrine des Ayatanas] la doctrine de l’enchaînement des causes et des effets, la doctrine du lieu [et du non-lieu]^; mais elle ne put parvenir à produire la connaissance dernière ; et celle qui avait été son guide spirituel, et sous la direction de qui elle avait été initiée, fut proclamée par le bienheureux Kâçyapa la première de celles qui retiennent bien.
1 Ag>'â bahuçrutânâm çrutadhârinâm.
• Les mots entre parenthèse manquent dans le texte sanskrit, par suite de la négligence du copiste très probablement.
ANNALES DU MLSEE GUI MET
Ensuite, Soinâ, au moment de sa mort, fit un pranidliâna : « De même que (celle qui fut) mon guide spirituel a été déclarée par le bienheureux Kâçyapa la première de celles qui retiennent, ainsi puissé-je, dans la voie de l’avenir, être initiée à l’enseignement de ce disciple appelé « supérieur (Thtara) ^ », auquel le bienheureux Kâçyapa a fait cette déclaration solennelle ; « Toi, discil)le, quand les créatures vivront cent ans, tu seras le Tathâgata, Arhat, parfait et accompli Buddha Çâkyamuni ! Et puissé-je être déclarée par Çâkyamuni la première de celles qui retiennent ! »
Que pensez-vous, Bhixus? celle qui fut la fille du brahmane, c'était précisément cette Bhixunî Somâ.
C’est parce qu’elle a fait le pranidliâna qu’elle a été déclarée la première de celles qui retiennent.
C’est parce qu’elle a fait, dans ce temps-lâ, des exposés, des lectures, des récitations que l’état d’Arliat s’est maintenant manifesté pour elle.
C’est que, Bhixus, les actes entièrement noirs (5)... Actes blancs et actes noirs...
Ainsi parla Bhagavat (2)...
Rapprochements et remarques
I. Cet avadâna est reproduit dans le Ratna-avadâna-mâlâ où il occupe la dix-neuvième place (f“ 180-192). En voici l’analyse ;
Existence à Çrâvasti d’un riche Brahmane « qui connaissait toutes les parties de ce qui est écrit, était versé dans le sens de tous les Çâstras, éclairé, instruit dans les Vedas, lecteur des Purânas, savant ; il faisait lire à cinq cents Brahmanes les Mantras des Vedas. » 11 se marie, il lui naît une fille qui excite l’admiration et qu’on appelle Somâ parce que son visage ressemblait à la pleine lune. (La raison invoquée n’est pas la même que dans l’autre récit.)
Education soignée do Somâ ; promptitude de son intelligence; tout ce qu’elle avait entendu une seule fois, elle le savait et le répétait. On disait : C’est la déesse Sarasvati en personne. Une foule de gens viennent la voir, particulièrement des savants qui se retirent émerveillés de sa science et de son esprit.
Arrivée du Buddha à .Jêtavana où il prêche sa loi à des auditeurs innombrables de
1 Le Manuscrit ajoute ndma (nommé); ce queue fait pas le Ratna-av.-malà ; et nâma n'est pas représenté en tibélain. On peut donc se demander si Uttara est un nom ou un titre. Si je n’avais pour me guider que le Ms.de l’Avadâna-çal., je le prendrais pour un nom; mais les autres textes m’obligent à le considérer comme un titre. Ce passage reviendra dans plusieurs des récits subséquents.
AVADÀNA-ÇATAKA YIII, 4, (74)
toute nature et condition. La foule des curieux et des gens désireux de s’instruire afflue verslui. Somâ abandonnée questionne ses domestiques sur ce changement: ilslui expliquent assez longuement (li çlokas) la présence, la manière d’agir et les procédés du Buddha. Somâ part aussitôt pour le voir, s’approche de lui avec respect et, après l’avoir entendu, devient Srota-âpannâ. Mais ce n’est pas assez; il lui faut l’initiation : le Buddha exige la permission des parents. Somâ va la leur demander en 7 çlokas où elle décrit les qualités physiques et morales du Buddha. Le père refuse et fait un long discours sur les maux delà vie monastique (12 çlokas). Réponse bien plus longue encore de Somâ (.33 çlokas) sur les maux de l’existence et les moyens d’y échapper. Insistance du père qui pense que cela peut se faire à la maison. — Somâ déclare que cela est impossible « dans une maison troublée par les Kleças(et la) Mâyà » (ou «par la magie des Kleças »).Le père eide enfin ; mais au moment où Somâ se lève pour partir, la mère éclate en sanglots et la conjure de rester à la maison (0 çlokas). Somâ lui expose (6 çlokas), les graves raisons qui l’obligent à persister dans sa détermination, puis elle se rend auprès du Buddha qui l’accueille et l’envoie « se prosterner devant la mère Gautamî. » Elle est initiée, elle arrive à l’état d’Arhat. Ses nombreuses qualités. (11 n’est pas question du Prâtimoxa.)
Les Bhixus étonnés demandent pourquoi Somâ est ainsi devenue « savante, arhatî, pratiquante pureté» . Le maître l’explique. Quand Kâçyapa était à Bénarès prêchant la loi, une fille de Brahmane désira et obtint l’initiation. Tout ce que le maître lui enseignait, elle le saisissait très bien : « Ce fut alors que l’ Arhatî, pratiquant la pureté qui lui servait de précepteur, fut proclamée par Kâçyapa la première de celles qui gardent ce qu’elles ont entendu. Dans le même temps, ce bienheureux Kâçyapa, s’adressant au ferme disciple supérieur (Uttara) *, lui dit; Toi, disciple, quand le temps sera venu, tu seras le parfait Buddha, Arhat, Tathâgata, Roi de la loi. Maître Çâkyamuni. » En mourant, la Bhixuni regretta de n’avoir pu atteindre la science finale (Xaisthikam jûanam) ; elle fit vœu de l’obtenir au temps de Çâkyamuni et d’étre déclarée par lui « la première de celles qui retiennent ce qu’elles ont entendu et parlent bien dans son école. » C’est cette Bhixuni de Kâçyapa qui est la Somâ actuelle.
La « mère » Gautamî prit alors la parole pour demander au Buddha l’exposé du Prâtimoxa que nul autre ne pouvait donner. Il répond qu’il ne peut le faire que si quelqu’un, après l’avoir entendu une fois, est en état de le redire après lui : Somâ se déclare prête à remplir la condition. Le Buddha expose donc le Prâtimaxa. Somâ le répète, et est déclarée la première de celles qui retiennent. C’est au pranidhana qu’elle avait fait au temps de Kâçyapa qu’elle doit cet avantage.
On voit que, en ce qui touche le Prâtimoxa, l’économie de ce récit diffère un peu de celle du récit de l’Avadâna-Çataka ; mais la disposition des parties seule diffère. Les mêmes développements se trouvent dans l’un et l’autre texte.
* Voir ckdessus, p. 278, note.
ANNALES DU MUSEE OUIMET