MUKTÀ
— Perle —
Le Bienheureux Budcllia (!)•.. résidait à Çràvastî à Jetavana, dans le jardin d’Anâthapindada.
Or, il y avait à Çràvastî un çrestlii nommé Pusya, riche (9) Descrip-
tion d'un homme riche .. .\\ épousa une femme... ((3) Mariage fécond...
11 lui naquit une fille belle, admirable, charmante à cause d’une guirlande de perles attachée à sa tête. On fît une fête à l’occasion de sa naissance et on lui donna un nom. « Quel sera, dit-on, le nom de cette enfant? » — Les parents dirent : « Puisque, dès sa naissance, une guirlande de perles est apparue sur sa tête, que son nom soit donc Muktâ (perle) ! » La petite Muktâ fut confiée à huit nourrrices (7)... Éducation brillante...
Avec le temps, la jeune Muktâ devint grande. (Chaque fois que) la guirlande de perles tombait (do sa tête), il en paraissait une autre. Aussi, quand la jeune fille voyait des malheureux et des mendiants, elle leur faisait part de ses richesses.
Quand elle fut en âge d’être mariée, beaucoup de solliciteurs la demandèrent, des fils de roi, des fils de ministres, des fils de Gresthis. Alors le père, entrant dans son boudoir et appuyant sa joue sur sa main, resta plongé dans ses réfiexions ; il se disait : « Si je la donne à l’un d’eux, les autres deviendront mes ennemis ».
Alors la jeune fille fit à son père cette observation : « Cher (père), pourquoi es-tu affligé ?» — 11 lui expliqua ce qui se passait. La jeune fille lui dit alors : « Cher (père), je n’aspire pas à la satisfaction des désirs (charnels), je me ferai initier à l’enseignement de Bhagavat ».
Cependant le plus jeune fils d’Anâthapindada, appelé Supriya, fît à son père cette ouverture : « Demande pour moi cette jeune fille ». — Alors Anâthapiudada envoya au maître de maison Pusya un message pour lui dire :
ANNALES DU MUSEE GUIMET
(( Accorde la jeune Muktà à mon fils ; en contractant cette alliance nous assurons notre bonheur pour la vie » .
Aussitôt le maître de maison Puysa tît savoir à sa fille de quoi il s’agissait. Elle répondit : S’il est disposé à poursuivre la maturation de ses sens^ et à se faire initier avec moi à l’enseignement de Bliagavat, je veux bien, à cette condition, le prendre pour époux». — 11 y consentit; et tous deux, quittant la maison, se firent initier ensemble à renseignement de Bliagavat.
A force d’application... (23) Arrivée à l'état d'Arhat...
Les Bliixus, ayant un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha qu* détruit tous les doutes. Vénérable, quels actes Muktà avait-elle faits pour avoir une guirlande de perles sur sa tête, et pour que, après son initiation, l'état d’Arhat se soit manifesté pour elle ?
Bliagavat répondit : Bliixus, Muktà, dans des existences antérieures (12). Le fruit des œuvres et la transmigation...
Autrefois, Bliixus, dans la voie du passé, quand les créatures vivaient vingt mille ans, le Buddha nommé Kàçyapa (14)... parut dans le monde. Etant entré dans la ville de Bénarès, il y résidait à Rsipatana, dans le Mrgadàva.
Or, un négociant, ayant fait un voyage sur l’Océan, était revenu heureusement et à bon port ; il rapportait (entre autres choses) une guirlande de perles d'un éclat supérieur. Or, il avait une femme belle, admirable, charmante; il lui attacha (cette guirlande) sur la tête.
Cependant il y avait à Bénarès un maître de maison croyant (8)... personnage vertueux. Cette pensée lui vint à l’esprit : « Si je faisais une quête intentionnelle pour fiiire un séjour de cinq ans à, l’école du bienheureux Kàçyapa ?» — 11 fit part de son dessein au roiKrkî -. « Je désire, lui dit-il, faire une quête intentionnelle pour faire un séjour de cinq ans à l’école de Bliagavat. — « (ju’ainsi soit », répondit le roi. Alors ce maître de maison monta sur le dos d’un éléphant, se mit à parcourir les rues, les promenades, les carrefours, les places de la ville de Bénarès, en demandant l’aumône pour sa quête intentionnelle. Or, l’épouse du marchand, détachant de sa tête la
1 Le texte sanskrit en cet endroit est fort douteux, et la version tibétaine n'est pas claire; elle est d'ailleurs incom]iléte; on n’y trouve pas l'expression « maturation complète des sens ».
2 Le Manuscrit népalais a Krjfti orthographe fautive du nom de Krhl déjà rencontré (récit 59, page 2?8), et qui se retrouvera plus loin.
AVADÂNA-ÇATAK A AM 1 1 , 7, (77)
guirlande de perles, la donna pour cette quête intentionnelle. Le marchand étant survenu vit que la guirlande avait été ôtée de la tête (de sa femme); il l’interrogea : « Vertueuse, où est la guirlande de perles ?» — « Fils d’Arya, répondit-elle, réjouis-toi et éprouve de bonnes dispositions intérieures ! je l’ai donnée pour une quête intentionnelle, à propos de l’enseignement de Bliagavat ». Le marchand alors racheta cette guirlande pour un grand prix et l’offrit à sa femme ; mais celle- ci ne voulut pas la reprendre : « J’en ai fait l’abandon », dit-elle. L’époux reprit : « Vertueuse, je l’ai achetée pour une très forte quantité d’or et d’argent ; pourquoi la refuses- tu ? » — Alors cette jeune femme la prit, rassembla un grand nombre de fleurs, se munit de parfums et de guirlandes, puis se rendit à Usipatana. Alors elle arrangea une chambre parfumée^, fît des onctions de parfums, sema des fleurs à profusion, puis plaça la guirlande de perles sur la tête de Bhagavat; et, au moment où cette guirlande fut placée sur la tète de Kàçjapa, éprouvant de bonnes dispositions, elle fît ce pranidhâna: Puissé-je recevoir de telles qualités, me concilier un tel maitre et ne pas me l’aliéner !
Que pensez-vous, Bhixus ? Celle qui, en ce temps-là, à cette époque-là, fut l’épouse du négociant, c’était cette Muklâ.
C’est parce qu’elle a rendu des honneurs au bienheureux Kâçyapa qu’elle est belle, admirable, charmante, et qu’une guirlande de perles est apparue sur sa tête ; c’est par cette cause aussi que l’état d’Arhat s’est maintenant manifesté pour elle.
C’est que, Bhixus, les actions entièrement noires.. . (5) blancs et
actes noirs...
‘ GandhakuHàm (sic), eu libélain dri-gtsaiï kha,i\ ; ce terme se retrouve i>lus loin dans le récit 94 (Le 'kuneika) écrit plus correctement Gandhakùtini.
Ann. g, — XIX
ANNALES DU MUSEE GUIMET
S. K ACANGALA i (1) (78)
Le bienheureux Buddha (1)... résidait avec la confrérie de ses auditeurs à Kacaûgala, dans la forêt kacangalienne.
Dans (ce pays de) Kacaûgala, il y avait une vieille du nom de Kacaûgala qui, s’étant munie d’une cruche, vint à un puits pour y prendre de l’eau.
Alors Bliagavat, s’adressant à Ananda, lui dit : « Va, Ananda, dis à cette vieille : Bliagavat a soif, donne lui à boire )) .
Quand Ananda lui eut dit ces paroles, elle répondit : « Je vais lui en porter moi-même ».
Kacaûgalà, ayant donc rempli sa cruche, se rendit en la présence de Bliagavat. Elle vit le bienheureux Buddha (IG)... Description physique du Buddha...
A l’instant même où elle raperçut, l’afléction maternelle naquit en Kacaiigalà ; un Ilux de lait s’échappa de ses deux mamelles, et, levant les bras, elle se mit à embrasser Bhagavat en disant : « Mon fils ! mon fils ! » — Les Bliixus veulent la retenir. Mais Bliagavat leur dit ; Ne retenez pas cette vieille, vous, Bliixus ! — Pourquoi cela ? — C’est que, pendant cinq cents existences successives, elle a été ma mère :
C’est par tendresse maternelle qu’elle s’attache à ma personne pour l’embrasser.
Si on l'empêche de s’attacher à ma personne pour l’embrasser, voici que, à l’instant même, le sang jaillira tout chaud de sa gorge.
Me souvenant d’elle avec reconnaissance, à la vue de cette manifestation d’amour maternel, ému de pitié et de compassion, je me prête à ses embrassements.
Enfin, quand son accès de tendresse maternelle fut passée, elle s’assit devant Bliagavat pour entendre la loi.
* J'écris Kacangala d’après le tibétain. Car, bien que le v et le c se ressemblent beaucoup dans le ivlanuscrit népàlais, le mot est écrit très distinctement K'xvmgala, Du reste, les Dictionnaires donnent Kacaûgala et ne donnent pas Kavaiigala.
AA-ADÀNA-ÇATAKA YIII, S, (78)
Bhagavat, voyant ses dispositions, ses aspirations, sa nature, lui fit un exposé delà loi démonstratif des quatre vérités tel que, après l’avoir entendu (22)... Arrivée à l'état de Srota-dpatti., .
Quand elle eut vu les vérités, elle prononça cette stance :
Ce que doit faire un fils
pour sa mère, en accomplissant des choses difficiles S
Bhagavat l'a fait pour moi ;
il a tourné mes pensées vers la délivrance.
Tu m'as arrachée aux voies mauvaises, tu m'as établie dans le Svarga et la délivrance.
Tu as déployé tous tes efforts
pour faire une chose excellente et bien grande
Enfin, ayant obtenu la permission de son maître, elle se fit initier à l’enseignement de Bhagavat. A force d’application (23)... Arrivée à Vélat d'Arhat...
Quand Bhagavat, après avoir exposé la doctrine aux Bhixunis en peu de mots, se retirait pour s’absorber dans une méditation paisible, Kacahgalà expliquait (cette doctrine) aux Bhixunis (en la développant).
Alors Bhagavat, s’adressant aux Bhixus, leur dit : « Bhixus, la première parmi celles qui font la fonction de distribuer les derniers mots de la doctrine^ à mes Bhixunis et auditrices, c’est assurément Kacangalà.
Les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha qui ôte tous les doutes :
Vénérable, quel acte Kacangalà avait-elle fait pour avoir été initiée dans un âge si avancé ? — Quel acte avait-elle fait pour avoir été esclave ? — Quel acte avait-elle fait pour qu’elle n’ait pas conservé Bhagavat la dernière fois qu’il devait être à l’état de fœtus, pour que, après son initiation, l’état d’Arhat ait été manifesté pour elle et qu’elle ait été déclarée la première de celles qui font fonction de dispenser les derniers mots de la doctrine.
1 Cette expression qui s'applique excellemment au Buddha est rapportée à« fils » dans le texte sanskrit; mais, à l’aide d'une correction facile, on pourrait la faire rapporter à « mère ». Ce rapport est ainsi établi dans le tibétain. Le contexte me paraît êlre en faveur delà leçon du manuscrit népalais.
2 Viçesa : sumahûn — Viçesa ne paraît pas avoir ici l’acception qu'il a oi’dinairement dans ce recueil.
3 Ou le Sulrânta (fin du Sùtra), Sutrântavibhàgakartrînâm agra.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Bhagavat répondit : Bliixus, Kacangalà, dans d’antres existences passées (12)... Le fruit des œuvres et la transmigration...
Autrefois, Bliixus, dans la voie du passé, quand j’étais Bodhisattva, elle fut ma mère pendant cinq cents existences sans interruption. Chaque fois que je voulais me faire initier, elle me retenait : c’est par la maturation de cet acte qu’elle (n’) a été initiée (que) dans sa vieillesse. Chaque fois que je voulais faire des dons, elle venait à la traverse pour que je ne donnasse pas : c’est I)Our cela qu’elle est pauvre. Bref, elle n’a fait aucun de ces actes éclatants, mémorables, qui font lesjSIahâmàyâ ; c'est pour cela qu’elle ne m’a pas conservé pour la dernière fois que j’étais appelé à subir la condition de fœtus. De plus, avant été initiée sous le bienheureux Kàçyapa, elle maltraitait les Bbixunîs instruites et non instruites en les appelant : « esclaves ! » C’est pour cela qu’elle a été dans la condition d’esclave. Mais parce qu’elle a lu et relu la théorie des Skandhas, [la théorie des Dhâtus, la théorie des six Ayâtanas], la théorie de la connexion des effets et des causes, la théorie du lieu et du non-lieu, à cause de cela, elle a obtenu maintenant la manifestation de l’état d’Arhat et a été déclarée la première de celles qui font la fonction de dispenser le complément du sfitra (sutrânta).
C’est que, Bliixus, les actions entièrement noires (5)... Actes blancs et actes noirs...
Ainsi parla Bhagavat (2)...
Rapprochements et remarques
I. Le quatorzième texte du XIII® volume de la section Mdo du Kandjour (f” 503-511) intitulé Mahallikâ-pariprcchâ « Questions de la vieille » se rapproche de notre récit par certaines parties. La « questionneuse » de ce Sutra est évidemment la même que notre vieille décrépite. Seulement, le sujet est traité tout différemment. Le Buddha lui fait une leçon de métaphysique, sur sa demande. Puis, s’adressant à Ananda qui le questionne à son tour, il lui explique le passé et l’avenir de cette vieille. Pour ce qui est de l’avenir, elle deviendra un Buddha; ce qui ne concorde nullement avec la version de l’Avadâna- Çataka et est même en contradiction avec elle. Car, dans l'Avadâna-Çataka, elle devient Arhatî et est par là virtuellement en possession du Nirvana. Mais l’explication du passé de la vieille répond à celle qui est donnée dans l’Avadâna Çat. Je ne la reproduis pas ici : on la trouvera à la page 309 du tome V des Annales du Musée Guimet, où la traduction du sûtra tibétain est donnée dans son entier.
AYADÀNA-ÇATAKA VIII, 9, (79)
IL Nous avons cité, à propos du récit 68 (les cent enfants sortis d’une seule boule de chair), une légende, d’ailleurs très différente, rapportée par le voyageur chinois Fa-hian, et dans laquelle il s’agit de mille fils nés de la même manière. Quand les mille, devenus adultes, viennent, en conquérants, attaquer leur ville natale où règne leur père qu’ils ne connaissent pas, leur mère se fait reconnaître d’eux en faisant jaillir de chacun de ses seins cinq cents ruisseaux de lait et les amène ainsi à poser les armes.