SAMUDRA
— Mer —
Le bieiilieureux Buddha (1)..., résidait à Çrâvastî, à Jôtavaiia, dans le jardin d’Anâthapindada.
Or, il y avait à Çrâvastî im négociant qui épousa une femme d’une tribu semblable à la sienne. Il joue avec elle, il se livre au plaisir, il s’empresse autour d’elle. Pendant qu’il joue avec elle, se livre au plaisir, s’empresse autour d’elle, cette pensée lui vient à l’esprit: « Si je n’amasse pas de biens pendant ma jeunesse, savourerai -je le bien être plus tard, quand je serai devenu vieu.x ^ ? » Alors ce négociant, accompagné de cinq cents marchands.
1 La phrase sanskrite n'esl pas nette ni bien construite; elledoit être défectueuse ; il faut sans doute retranclier la négation qui se trouve dans le premier membre de phrase. Cette négation n'est pas dans le tibétain, qui dit : Il me faut, pendant que je suis jeune, amasser des ricliesses, pour ensuite, quand je serai devenu vieux, jouir de mes biens, dans le bien-être.
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se procura ime embarcation et, emmenant avec lui sa femme, descendit sur rOcéan. Or, sa dame (Prajâpati) devint enceinte, si bien qu’elle accoucha là, au milieu de la mer, et donna naissance à un fils beau, admirable, charmant. On fit une fête à l’occasion de sa naissance et on lui donna un nom : « Puisqu’il est né au milieu de la mer, dit on, que son nom soit Samudra (mer). » Enfin, le négociant revint de la mer, ayant effectué son voyage avec bonheur et succès.
Quand le jeune Samudra fut devenu grand, son père l’établit dans la profession de négociant et le fit partir pour l’Océan avec une compagnie de cinq cents marchands. En suivant son chemin, il vit défiler devant lui les villages, les villes, les bourgades, les royaumes, les capitales, les grandes villes, et atteignit enfin le bord de la mer. Là, il acheta un transport pour cinq cents purânas, prit un équipage divisé en cinq parties : cuisiniers, mariniers, pompiers, vigies, pilote, puis, après trois ^ sonneries de cloches, il s’embarqua sur l’Océan.
Ils étaient au milieu de la mer, quand le navire, poussé par le vent de Kâlikâ^, se mit à errer de çà et de là. Or, le négociant Samudra était un adhérent des Tirthikas. Effrayé à la pensée d’une mort })rématurée, il se mit à implorer les six docteurs ; mais le navire n’en continuait pas moins à être ballotté par le vent. Alors d’autres marchands se mirent à prier les mille divinités : « Çiva, dirent-ils, Varuna, Kuvera, Vàyu, Agni, Grand Indra, Nâgas de l’intérieur de la terre Viçvadevas, Grands Rsis, voyez ! le danger de la mort nous menace, mais nous sommes pleins de confiance en vous ; qu’il vous plaise de sauver ces marchands en détresse » ! Mais ils avaient beau se lamenter, nul sauveur n’apparaissait.
Cependant, il y avait un Upàsaka qui se trouvait sur ce navire ; il dit : Messieurs, que vous feront les six docteurs et les autres divinités^ ? Le bienheu-
1 « Trois » ne se trouve pas dans le tibétain.
2 Kâlikavâta venà.\x en tibétain par arin-po (« Ràxasa )))nag-po fie noir ») rluA (« le vent »). On verra plus loin que Kâlikâ désigne, comme l'indique le tibétain, une Râxasi.
3 Les mots sanskrits que le tibétain rend ainsi (car c'est d'après le Kandjour que nous traduisons) sont uttraoicatu visadyo dont je ne puis l’ien tirer. L’expression tibétaine n’est pas à la place occupée par ce terme.
■t 11 y a dans le texte yûthâsârata (<■ selon l'essence, selon la moelle, efficacement »), dont on pourrait tirer un sens ; mais le tibétain porte ston-pci-drug les « six docteurs n comme s'il y avait sat-qâstàra : — Nous traduisons ainsi sans trancher la question de savoir si la leçon de notre Manuscrit est une simple faute ou une variante.
= Le tibétain ajoute ici les mots yaâ med-hyis qu’on pourrait traduire ; <t puisqu'ils n’existent pas » ; je ne sais si nous devons conclure à une lacune dans le Manuscrit népalais; une expression ayant cette Ann. g. — XIX 3P
ANNAI.es du MUSEE OUIMET
reux Bucldha est une divinité visible ; allez véritablement en refuge auprès de lui, il sera votre sauveur. Alors les cinq cents marchands, Samudra en tête, déclarèrent d’une seule voix qu’ils prenaient leur refuge en Bhagavat.
Cependant, il n’est rien que les Buddhas (18)... Toute science, toutepuissance et miséricorde des buddlias...
Alors Bhagavat, qui se trouvait à Jetavana, lança des rayons de la couleur de l’or ( t dont l’éclat dépassait (celui de) mille soleils, de sorte que ces marchands furent de toutes parts enveloppés de lumière. Il lança aussi des rayons d’amour, qui s’étaient développés pendant mille Kaljtas, et les vents de Kalikâ tout réjouis se retirèrent. Enfin Samudra, après avoir fait un heureux voyage, rentra chez lui sain et sauf. A cause du trouble que la menacede la mort lui avait causé, il fit des dons, de grandes largesses, releva le courage de sa parenté, rassasia les brahmanes, les çramanas, les malheureux, les ascètes, puis, accompagné de cinq cents marchands, il se fit initier à l’enseignement de Bhagavat. A force d’application (23)... Arrivée à l'état d'Arhat...
Les Bhixus, ayant conçu un doute, questionnèrent le bienheureux Buddha, celui qui ôte tous les doutes : C’est une chose merveilleuse, o vénérable, que Bhagavat, après avoir revêtu de la vie désirée ces cinq cents marchands, Samudra en tête, et les avoir entièrement sauvés de leur détresse, les ait établis dans le Nirvana, qui est la condition dernière.
Bhagavat répondit : Qu’y a-t-il ici de merveilleux, Bhixus, à ce que maintenant, moi qui suis aflranchi de la passion (17) perfection morale du Buddha... j’aie revêtu de la vie désirée ces cinq cents marchands, Samudra à leur tête, à ce que je les aie entièrement sauvés de leur détresse et les aie établis dans le Nirvana, qui est la condition dernière, })uisque déjà, dans la voie du passé, quand j’étais en proie à la passion (17)... j’ai délivré ces mêmes marchands. Ecoutez et fixez bien et dûment dans vos esprits ce que vous aurez entendu, je vais parler.
Autrefois, Bhixus, dans la voie du passé, sur un point du rivage de la mer, demeurait un Ilsi doué des cinq connaissances supérieures, (vivant) miséra-
significalioii ferait opposition à pratyaxadevaf aut « divinilé visible, présenle ». Mais cette négation l'futale de l'existence des dieux serait bien hardie et i>eu conforme d’ailleurs aux habitudes bouddhiques.
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blement^, ne se nourrissant que de racines et de fruits, (ne buvant que) de l’eau, vêtu de peaux de bêtes et d'écorce d’arbres, sacrificateur au feu. Il était compatissant, magnanime, passionné pour la loi, ami des créatures, sauveur de ceux qui étaient tombés dans la détresse.
Or, à Bénarès, cinq cents marchands eurent le désir de descendre à la mer ; ils se mirent en route et, allant successivement de pays en pays, ils atteignirent le bord de la mer. Ayant vu ce Rsi, ils éprouvèrent de bonnes dispositions à son égard, tombèrent à ses pieds, et ils firent cette proposition : « Bliagavat, s’il nous survient quelque détresse quand nous serons au milieu de la mer, Bliagavat nous sauvera? » — Il approuva en disant: « Qu’il en soit ainsi ! —
Ensuite ces marcliands, après avoir pris des joyaux, s’étaient mis en marche dans la direction du Jambudvîpa, lorsque la Râxâsî Kàlikâ- se mita les épouvanter ; mais le Rsi les sauva et ils revinrent après un heureux voyage.
Ils allèrent trouver le Rsi et lui dirent: « O grand Rsi, que demandes-tu pour cette chose difficile, pour ce grand effort, pour cette (manifestation d’une) compassion poussée si loin? » — Il répondit : «Puissé-je être dans ce monde aveugle et sans guide (21)... \œu 'pour la Bodhi... » — Ils répondirent : « Quand tu seras Buddha, puisses- tu nous prendre à toi, nous aussi.;) — Le Rsi repartit : « Qu’il en soit ainsi ^ !
Que pensez-vous, Bhixus? Celui qui en ce temps-là, à cette époque-là, fut le Rsi, c’était moi ; et ceux qui étaient les marchands, c’étaient ceux qui avaient Samudra à leur tète et que j’ai sauvés. Plus tard, ils furent initiés sous le bienheureux Kâçyapa, et alors ils mûrirent entièrement leurs sens : c’est à cause de cela que maintenant la qualité d’Arhat s’est manifestée pour eux.
C’est que, Bhixus, les actes entièrement noirs (5)... Actes blancs et actes noA^s...
Ainsi parla Bhagavat (2)...
‘ A'rsjayâ. L’exprestioa tibétaine plus correcte, plus développée et plus accentuée, signifie : « livré aux plus pénibles austérités. »
* « La Ràxasi noire »; c'est la « divinité » désignée plus haut pir le simple mot Kâlikâ.
3 Samancdharelh'l : Le tibétain traduit : dgo.\s~par gsol (« nous te prions de te souvenir de nous »).
ANNALES DE ML’SEE OUIMET
Rapprochements et remarques
I. Le Saraudra-avadâna se retrouve dans le Kalpa dr.-av., dont il forme le neuvième récit ; il y occupe quatorze feuillets (f“® 54-68).
Un négociant de Çrâvasti, sage et avisé, se marie : pendant qu’il est tout aux douceurs de cette union, il songe qu’il est nécessaire de s’enrichir quand on est jeune pour jouir du bien-être dans la vieillesse. Il annonce donc à sa femme que « la loi de sa famille » l’oblige à partir pour l’Océan et les mines de diaments.
Sa femme le supplie de ne pas la quitter. — Il lui expose les raisons sérieuses qui lui imposent ce voyage comme un devoir. — Lamentations, supplications de l’épouse qui cherche à lui faire entendre qu’il peut bien s’enrichir en restant chez lui (quinze elokas) — Réplique du mari qui expose avec plus de force et de développement les raisons de son départ (trente-sept ç-lokas).
Sa femme alors, lui exposant les tristesses et les dangers de sa solitude, le prie de l’emmener avec lui (vingt-deux çlokas). Le mari examine le pour et le contre et se décide à céder : toutefois, il énumère à sa femme les dangers et les souffrances d’un voyage maritime. Sa femme se déclare prête à tout endurer.
Le marchand, accompagné de sa femme, s’embarque donc avec cinq cents marchands ; ils atteignent les mines de joyaux (Ratnâkara). Là, l’épouse devient enceinte et donne naissance à un fils. — Joie du père qui voit dans cet événement un fruit de ses bonnes actions. — Félicitations des marchands qui attribuent aux Buddhas tous leurs succès et proposent pour l’enfant le nom de Samudra. Ce nom lui est donné dans la fête célébrée à l’occasion de sa naissance. Tous reviennent chez eux chargés de richesses.
Samudra, devenu grand, était partisan des six docteurs Tirthikas et négligeait leBuddha. Parle conseil de son père, il entreprend un vovage aux îles. Cinq cents marchands l’accompagnent. On s’embarque. Au milieu de l’Océan le vent de Kâlikâ se met à souffler. Les marchands éperdus recourent à Samudra qui recourt au capitaine du navire. Celui-ci ne sait que recommander la fermeté et la confiance aux dieux. Alors Samudra invoque ses six docteurs Tirthikas ; d’autres Çiva etc. Longue liste de dieux invoqués et forme de la prière qui leur est adressée. Inefficacité de ces requêtes. Plaintes diverses des marchands qui se voient exposés à une mort inévitable.
Un Upâsaka, qui était sur le navire, engage ses compagnons de détresse à s’adresser au Buddha, dont il fait un éloge assez long. — Son avis est suivi. — Prière adressée au Buddha. Toute science et miséi’icorde des Buddhas ; le buddha Çâkyamuni envoie ses rayons qui, en touchant le navire et les hommes montés dessus, reconforte ceux ci et fait avancer le navire jusqu’aux mines de joyaux où tous s’enrichissent. Ils font un acte d’adoration au Buddha.
Les marchands expriment leur reconnaissance à l’Upâsaka. Celui-ci répond par un éloge du Buddha et un exposé des conséquences qu’entraîne soit le respect, soit le manque de respect au Buddha, à sa Loi et à sa Confrérie (quarante deux elokas).
Au moment où ils débarquent, avant de se séparer, l’ Upâsaka leur conseille de rendre
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visite auBuddha. Ils acceptent, vont seprésenter devant le Buddha, lui offrent des joyaux et se retirent après avoir entendu exposer les quatre vérités, la voie à huit branches et les « dix bannières de la vertu » [daçakuçalaçûldni).
Samudra rentre chez lui avec le désir de se faire initier et s’en ouvre à ses parents. Désespoir des parents qui font tous leurs efforts pour le retenir. Mais il ne se laisse pas ébranler et expose les motifs qui lui ont inspiré cette décision bien arrêtée (vingt çlokas). — Les parents finissent par céder. 11 fait part de son dessein à ses anciens compagnons et les engage à le suivre.
Ils vont trouver le Buddha qui leur prêche la loi. Samudra lui demande de les initier de leur faire traverser l’Océan de l’existence comme, sur mer, il leur a fait traverser l’erreur. — Ils sont initiés et deviennent desBhixus modèles.
Étonnement des Bhixus ; ils questionnent leur maître et reçoivent l’explication suivante :
Un B.si vivait sur le bord de la mer, livré à la vie la plus mortifiée. Cinq cents marchands, s’embarquant près de là, se recommandent à lui ; au milieu de la mer, le vent de Kâlikâ vient battre leur esquif. Les marchands invoquent le Rïsi qui lance un regard de compassion en sorte que « le vent s’arrête comme eflrayé ». A leur retour ils vont trouver le Rïsi, lui adressent leurs remercîments, lui offrent des joyaux et demandent ce qui peut encore lui être agréable. — Il répond que son unique vœu est de devenir un jour un Buddha. Et les marchands pleins de joie répondent que le leur est d’ètre établis par lui dansla Bodhi, à l’époque où il sera Buddha. Le Rïsi en accepte l’augure.
Ce Rïsi, c’était le futur Buddha Çâkyamuni ; ces marchands étaient Samudra et ses compagnons.
IL II est évident, parla teneur même du récit, que cetAvadâna peut être rangé dans la classe des Jâtakas.