Les quatre distinctions
Il est à remarquer que, si l’on élague de ce texte tout le verbiage, il reste très peu de chose pour ce qui est proprement l’avadâna du héros : sa destinée d’autrefois. Et une grande partie est occupée par le tableau de l’existence actuelle, ce qu’on appelle dans lesAvadânas le récit du temps présent. 11 serait bon d’ailleurs d’avoir le commentaire ; car les textes de ce genre sont, par leur nature même, très peu intelligibles sans ce secours. Nous n’avons pas, il est vrai, le commentaire de l’Apadâna pâli ; mais un autre ouvrage du Tipitaka nous est ici d’un grand secours.
IL Le commentaire du vers 79 du Dhammapada estl’histoire du Kapphina ; ce commentaire n’est peut être pas identique à celui de l’Apadâna ; mais il doit lui avoir fait bien des emprunts, et il n’est pas douteux que beaucoup de traits sont communs à l’un et à l’autre. Cette histoire pâlie diffère notablement de l’histoire sanskrite que nous trouvons dans r.\vadàna-çataka ; mais elle se réfère incontestablement au même personnage. Du reste, à traversées divergences on reconnaît quelque chose de commun. C’est un thème unique sur lequel on a fait plusieurs variations. Ces deux récits méritent donc d’être rapprochés tant pour leurs différences que pour leurs ressemblances. C’est à cause de cela que, malgré son étendue, nous donnons ici la version pâlie in extenso.
Autrefois, l’âyusmat Mahâ-kappina, qui avait, aux pieds du Buddha Padumuttara, exprimé un ardent désir (de la perfection), suivant le cours du Samsâra, naquit non loin de Bénarès, dans un village de tisserands, où il était le premier des tisserands.
Alors des Pratyekabuddhas au nombre de mille, après avoir séjourné huit mois dans l’Avanti, passaient dans la campagne les quatre mois de pluie.
Un jour, étant descendus non loin de Bénarès, ils dépêchèrent au roi huit Pratyekabuddhas en leur disant : « Demandez une main-d’œuvre pour nous procurer des sièges et des lits ».
C’était alors pour le roi la fête du labourage. Quand on vint lui dire : « Il est venu
AVADÀNA GATAIvA IX, 8, (88) 313
des Pratjekabbuddhas », il sortit et, après s'être enquis du motif de leur arrivée : « Messieurs, dit-il, ce n’est pas aujourd'hui le moment favorable; c'est demain pour nous la fête du labourage; après demain, Je ferai ‘ (ce que vous désirez) et, sans plus leur adresser la parole, les congédia.
Les Pratyekabuddhas dirent : « Nous irons dans un autre village » et s’en allèrent.
A ce moment, la femme du chef des tisserands, qui se rendait à Bénarès pour une affaire quelconque, vit les Pratjekabuddhas, les salua : « Pourquoi, messieurs, leur demanda-t-elle, voyagez-vous à une heure indue, mes maîtres ? » — Ils lui contèrent la chose du commencement à la fin. Celte femme, douée de foi et de connaissance, leur dit : « Messieurs, demain, vous recevrez de nous l'aumône. » — a C’est que nous sommes nombreux, ma sœur !» — « Combien êtes-vous, messieurs !» — « Mille bien comptés, ma sœur » — « Messieurs, reprit-elle, dans ce village il y ajuste mille artisans; chacun d’eux donnera l’aumône à l’un (de vous); acceptez-vous l'aumône ? pour moi je me charge de vous obtenir un gîte ». Les Pratyekabuddhas acceptèrent.
Quand elle fut entrée dans le village, elle se mit à crier : « J'ai vu des Pratyekabuddhas au nombre de mille et je les ai invités ; préparez un lieu où les vénérables puissent s'asseoir : fournissez-leur du gruau de riz, du riz cuit, etc. » Ce disant, elle fit élevœr un pavillon au milieu du village, y installa des sièges et, le lendemain, y fit asseoir les Pratyekabuddhas, leur servit des mets excellents.
Le repas terminé, elle prit toutes les femmes (qui étaient) dans ce village; et, avec elles, salua les Pratyekabuddhas, leur fit promettre de demeurer là trois mois, et se remit à crier dans le village : « Chers amis, que dans chaque maison un homme se munisse d’une hache et d’autres outils, et se rende à la forêt afin d’y prendre des matériaux pour faire une habitation à leurs Révérences. »
Les habitants du villages, placés sous la conduite de cette femme, travaillèrent chacun de son côté ; ils construisirent mille huttes avec une chambre pour la nuit et une chambre pour le jour, et dirent (chacun) ; « La saison des pluies est arrivée, j’offre ma hutte aux Pratyekabuddhas, je les servirai avec respect, moi, je les servirai avec respect, moi ! » — Et ils les servirent.
L’époque du départ arrivée, (la femme) donna cet avis : « Le moment du départ des Pratyekabuddhas est arrivé; préparez pour eux, chacun dans la hutte (que vous avez élevée), des étoffes pour manteaux ». Elle leur fit ainsi donner un manteau à chacun, mille en tout.
Les Pratyekabuddhas, quittant leurs habitations, remercièrent (leurs hôtes), puis s’en allèrent.
Les habitants du village, pour avoir fait cette œuvre méritoire, renaquirent, à leur mort, dans la demeure des Tfayastrimçat sous le nom de « Fils des dieux de la troupe » (Ganadevaputtâ).
Après avoir goûté là la félicité divine, ils renaquirent, au temps du parfait et accompli Buddha Kâçyapa, à Bénarès, dans des maisons de propriétaires. Le premier des tisse-
* Ou « nous ferons.
ANNALES DU MUSEE GUIMET
rands (d’autrefois) était le fils du premier des propriétaires et sa femme était la fille du premier des propriétaires. Quand tous eurent atteint la jeunesse, allant les uns chez les autres, ils fréquentaient la demeure de ceux-là.
Un jour l’audition de la loi retentissait dans le Vihâra. En apprenant cette nouvelle : «Le maître enseigne la loi », tous ces propriétaires dirent : « Nous entendrons la loi », et ils se rendirent au Vihâra avec leurs femmes.
Ils étaient arrivés au milieu du Vihâra quand la pluie se mit à tomber. Ceux qui avaient des amis ou des parents parmi les novices, etc., entrèrent dans leurs cellules. Ceux qui n’en avaient pas, n’osant, par ce motif, entrer nulle part, restèrent au milieu du Vihâra.
Alors le premier des propriétaires leur dit : « Voyez quel contre-temps nous (arrive) : il n’est pas convenable que tant de fils de famille subissent une telle déconvenue! — Eh bien ! Maître, que ferons-nous ? — (Il répondit) : « C’est faute d’une résidence d’intimes amis que nous éprouvons ce contre-temps ; recueillons tous de l’argent et faisons une cellule ! » — Bien, Maître !
L’aîné donna mille; les autres chacun cinq cents, 1 es femmes deux cents. Après avoir recueilli l’argent, ils commencèrent, pour l’habit ation du maître, ce qu’on appelle la grande cellule avec accompagnement de mille étages U
L’argent ne suffisant pas pour l’achèvement du nouvel ouvrage, ils donnèrent encore la moitié de l’argent donné primitivement. Quand la cellule fut achevée, ils en firent un grand Vihâra, et, après avoir offert un grand don pendant sept jours à la confrérie des Bhixus qui avait le Buddha à sa tête, ils préparèrent des manteaux pour deux mille Bhixus.
L’épouse du premier des propriétaires n’avait pas fait la même chose que tous les autres. Se reposant sur sa propre sagesse, elle s’était dit : « J’honorerai le maître en faisant beaucoup plus. » Elle prit donc, avec un habit qui valait mille et qui était de la couleur de la fleur anoja, un bouquet de fleurs anoja ; puis, au moment où l’on félicitait le maître, elle l’honora (en lui ofl'rant) des fleurs anoja et, déposant l’habit à ses pieds, l’habit (qu’il avait apporté) elle fit cette demande : « Vénérable, quand je renaîtrai, puissé-je avoir un corps de la couleur de la fleur anoja et porter même le nom d’Anojâ » ! Le maître répondit par le compliment : « Qu’ainsi soit! »
Tous ceux-là, après avoir vécu le temps (qui leur était alloué), être morts et avoir repris naissance dans le monde des dieux, quittèrent le monde des dieux pour revivre dans le temps du Buddha actuel. Le premiers des propriétaires, étant né dans une famille royale, dans la ville de Kukkutavati, fut, lorsqu’il eut atteint l’âge voulu, le roi appelé Mahâ -kappina. Les autres naquirent dans des familles de ministres. Quant à l’épouse du premier des propriétaires, elle naquit dans une famille royale, dans la ville de Sâkala, dans le royaume de Madhura -, Son corps avait la couleur de la fleur anojâ ; et on lui donna pour nom Anojâ. Quand elle eut l’âge (convenable) elle alla à la maison du roi
1 Ou avec accompagnement d'élages pour contanir mille personnes.
2 Ou à Sàgarakala, dans le royaume de Maddha. L'orthographe des noms varie avec les Mss,
AVADÂN A - (lATAKA IX, 8, (<S8)
Kappina sous le nom de reine Anojcà. Les autres femmes naquirent dans des familles de ministres et allèrent (comme épouses) dans les maisons des fils de ministres. Tous goûtèrent un bonheur semblable au bonheur d’un roi.
Quand le roi, paré de tous ses ornements, monte sur son éléphant pour se promener, alors tous se promènent de même. S’il se promène à cheval ou en char, tous se promènent de la même façon ; ainsi, en vertu des mérites acquis individuellement, il Jouissent individuellement de la prospérité.
Le roi a cinq chevaux appelés Bala, Balavâhana, Puspha, Pusphavtâhana, Supatta. Parmi eux, c’est Supatta qu’il monte lui-même; les quatre autres, il les fait monter par ceux qui doivent lui apporter l’enseignement.
Le roi, les ayant fait manger de bon matin, leur dit : « Allez, marchez pendant deux ou trois yojana et, quand vous saurez quelque chose sur la vérité de l'apparition du Buddha, de la loi, de la confrérie, apportez-moi l’enseignement du bien-être. » C’est en ces termes qu’il les envoya. Ceux-là, étant sortis par les quatre portes, marchèrent pendant deux ou trois yojana et revinrent sans avoir reçu l’enseignement.
Un jour le roi, monté sur le cheval appelé Supatta, entouré de ses milles ministres, allait au parc, quand il aperçut des marchands au nombre de cinq cents, à l’air fatigué, qui entraient dans la ville. « Ils sont fatigués, se dit-il ; bon! j’apprendrai d’eux l’enseignement unique et fortuné ! » Il les appela et leur dit : « D’où venez-vous ? » — Seigneur, il y a à la distance de vingt ( fois) cent yojanas une ville appelée Çrâvasti ; c’est de là que nous venons. » — Est-ce que, dans votre pays, il s’est produit quelque enseignement (nouveau)?» — « Seigneur, il n’y a pas autre chose que l’apparition du parfait et accompli Buddha ».
Le roi reçut alors en sa personne l’impression de la joie aux cinq nuances et, ne pou vaut se rendre compte de la chose avec un espiût calme, il resta un moment (pensif) et reprit : « Chers amis, que dites-vous? » — «Seigneur, le Buddha est apparu» — Une deuxième fois encore, une troisième fois même le roi resta (pensif) quelques instants; puis, une quatrième fois, il répéta sa question : « Que dites-vous, chers amis? » — X la réponse : « Seigneur, le Buddha est apparu », il dit : « Chers amis, je vous donne cent mille (kârsâpanas) »; et il fit une nouvelle question : « Y a-t-il quelque autre enseignement? » — « Seigneur, la Loi est apparue » fut-il répondu.
Le roi, ayant entendu cette réponse, resta (pensif) trois fois comme précédemment. Quand on répéta pour la quatrième fois cette phrase : « La Loi est apparue » il dit : Pour le coup, je vous donne cent mille kàrscâpanas ». Et il leur demanda : « Y a-t-il un encore un autre enseignement? » — « Seigneur, le joyau de la Confrérie est apparu ».
Le roi à cette réponse, resta encore (pensif) trois fois, et lorsque pour la quatrième fois on eut prononcé le mot « la Confrérie », il dit : « Pour ceci, je vous donne cent mille karsâpanas », et se tournant vers ses mille ministres : « Chers amis, dit -il, que ferez-vous? — Et vous, Seigneur, répondirent-ils, que ferez-vous? — Moi, chers amis, après avoir entendu dire : « Le Buddha est apparu, la Loi est apparue, la Confrérie est apparue », je ne retournerai pas (dans mon palais), j'irai vers le maître et je me ferai initier en sa présence. » — « Nous aussi. Seigneur, nous nous ferons initier avec vous. » Ann. g. - XIX
ANNALES DU MUSEE GUIMET
Lo roi fit tracer des caractères sur une tablette d’or et dit aux marchands : « Nous autorisons la reine à vous donner trois cent mille (pièces de monnaie), et vous lui direz en outre ; « Le roi t’a remis le pouvoir souverain : jouis heureusement de la gloire ! » et, si elle vous fait cette question ; « Et le roi, où est-il? » répondez lui par cet avis : « Il est parti pour trouver le maître et se faire initier ». Les ministres envoyèrent de semblables messages à leurs épouses respectives.
Après avoir donné cette commission aux marchands, le roi entouré de ses mille ministres, se mit en marche à l’instant même.
Ce Jour-là, au matin, le maître, regardant le monde, aperçut le roi Mahâ-Kappina avec sa suite et (et dit): Ce Mahâ-Kappina, ayant su par des marchands que les trois joyaux sont véritablement apparus, après avoir récompensé avec respect leur parole par trois cent mille (kâi'sâpanas) et quitté la royauté, se mettra en route demain entouré de ses mille ministres, pour venir me trouver dans l’intention de se faire initier ; accompagné de sa suite, avec l’aide des connaissances analytiques ‘ , il obtiendra la qualité d’Arhat : j’irai au-devant de lui ». Le lendemain donc, comme un Gakravartin qui irait au-devant du chef d’un petit village, lui-même, ayant pris son vase et son manteau, s’avança jusqu’à la distance de vingt (fois) cent yojanas et s’assit sur le bord de la rivière Gandrabhâgà au pied d’un Nyagrodha, faisant’ jaillir (de son corps) des rayons de six couleurs.
Le roi, marchant toujours, arriva au bord d’une rivière : Quel est son nom ? dcmandat-il. On lui répondit : « Seigneur, son nom est Aravacchà. » — « Quelle en est la mesure, chers amis ?» — « Un gàvuta en profondeur, deux gâvutas en largeur. Seigneur ?» — « Y a-t-il ici un navire ou un radeau? » — « Il n’y en a pas. Seigneur !» — « La naissance et la vieillesse viendraient nous atteindre pendant que nous attendrions des barques ou autres choses semblables ; pour moi, qui suis prêt (?) à vieillir et à mourir, parti pourvoir les trois joyaux, je dis : « Que, par leur inlluence, cette eau ne soit pas comme de l’eau ! » Mettant ainsi en avant les qualités des trois joyaux, se rappelant lo Buddha en disant : « Bhagavat (est) l’Arhat, le parfait et accompli Buddha », il s’élança avec sa suite, (montée) sur mille chevaux, sur la surface des eaux. Les chevaux du Sindh s’élancèrent comme s’ils eussent été sur la surface d’un roclier. L’extrémité de leurs sabots ne fut pas même mouillée.
Le roi, après avoir passé le cours d’eau, continua son chemin et vit une autre rivière : « Et celle-ci, dit-il, quel est son nom? » — «Son nom est Nilavahâ, Seigneur. » —
« Quelle en est la mesure? » — Un demi-yojana en largeur comme en profondeur, Sire. — (Le reste comme ci dessus). Ayant donc vu le cours d’eau, il dit : « La Loi de Bhagavat est bien enseignée » et c’est en se rajjpelant la Loi qu’il poussa en avant.
Gette rivière franchie, il en aperçut un autre « Gelle-ci, quel est son nom ? demandat-il. — Elle a nom Gandrabhâgà, Sire, — Quelle en est la mesure? ^ Un yojana on profondeur comme en largeur, Sire. » — (Le reste comme ci-dessus). — 'A la vue de ce cours d’eau, il dit : « La Gonfrérie des auditeurs de Bhagavat est bien constituée »; et c’est en se rappelant le souvenir de la Gonfrérie qu’il poussa en avant.
‘ Patisambhidâ.
AVADÀNA-ÇATAKA IX, 8, (88)
Cette rivière francliie (le roi), marchant toujours, vit les rayons à six nuances qui sortaient du corps du maître. Les branches, le tronc, les fruits de l’arbre Nyagrodha semblaient en or.
Le roi fit la réfiexion suivante : Cette clarté n’est celle ni de la lune, ni du soleil, ni des dieux, des démons, de Brahma, des Nâgas, des Garudas, etc., c'est celle d’un autre : Je marche dans la direction du maître ; le grand Buddha Gautama m’apercevra ». Cependant il descendit de cheval et, le corps incliné, s’avança vers le maître en suivant la direction des rayons. Quand il fut entré dans les rayons houdhiques comme (un pinceau) plongé dans le vermillon (manosilâ), il salua le maître et s’assit à une petite distance avec ses mille ministres. Le maître lui fit un discours suivi ; et, à la fin de cet exposé, le roi avec sa suite fut établi dans le fruit de Srota-âpatti.
Alors tous, s’étant levés, demandèrent l’initiation. Le maître songea alors à ceci : « Certainement un vase et un manteau, produit de la puissance surnaturelle, arriveront à ces fils de famille. — -Ces fils de famille, se dit-il encore, ont donné un millier de manteaux à un millier de Pratyekabuddhas ; au temps du Buddha Kâçyapa, ils ont donné, vingt mille manteaux, produit de la puissance surnaturelle ».En vertu de cette connaissance (qu’il avait), il étendit la main droite en disant : « Allez, Bhixus, pratiquez la pureté (brahmacarya) pour mettre complètement fin à la douleur. » A ces mots, munis des huit objets nécessaires, transformés en sthaviras de cent ans, ils s'élevèrent en l’air, puis redescendirent, saluèrent le maître et s’assirent.
Cependant les marchands, s’étant rendus au palais du roi, firent connaître à la reine l’ordre envoyé par le roi : « Qu’ils viennent ! » dit-elle. Ils entrèrent, la saluèrent et se tinrent à distance respectueuse.
La reine les questionna : « Chers amis, pour quel motif êtes -vous venus? — C’est le roi qui nous a envoyés vers vous ; donnez-nous trois cent mille écus. — Chers amis, pourquoi me faites-vous un compte aussi élevé ? Qu’avez-vous donc fait au roi ? Comment avez-vous mérité la faveur du roi au point qu’il vous donne tant de richesses ? — Reine, nous n’avons rien fait d’autre que de donner au roi une nouvelle L — Chers amis, pouvez-vous me la faire connaître? — Nous le pouvons, reine. — Hé bien ! parlez. — Reine, le Buddha est apparu dans le monde.
En entendant ces paroles, elle ressentit dans tout son corps le plaisir déjà décrit ; mais elle dut s’y reprendre à trois fois avant de bien comprendre; à la quatrième, quand elle eut entendu le mot Buddha : Pour ce mot, chers amis, combien le roi vous donnet-il ? — Cent mille écus, reine. — Chers amis, le roi n’a pas bien agi en vous donnant seulement cent mille écus, pour avoir reçu de vous un tel avis ; et moi Je vous fais en mon nom un pauvre petit (?) présent de trois cent mille écus. Avez-vous appris au roi quelque autre chose ?
« Ceci et ceci » répondirent-ils, et lui communiquèrent les autres nouvelles. La reine ressentit dans (tout) son corps le plaisir déjà décrit, et dut s’y reprendre à trois fois pour
^ Je traduis ainsi le mot Sàsanam « enseignement » qui a déjà paru plusieurs fois, et qui, dans tout ce récit, doit plutôt se prendre dans l’acception de « renseignement »,
ANNALES DU MUSEE GUIMET
bien comprencli'e la chose ; quand elle eut bien saisi, elle fit donner deux fois trois cent mille écus.
Les marchands prirent le million qui leur avait été ofiert.
La reine les questionna (de nouveau) : « Où le roi est-il allé ? — Reine, il est parti en disant : Je me ferai initier à l’école du maître. — Et quels ordres a-t-il donnés pour moi ? — Il vous confie tout son pouvoir souverain ; jouissez de la gloire et de la félicité royale, à votre souhait. — Et les ministres où sont-il allés? — Reine, ils sont partis en disant : « Nous nous ferons initier avec le roi ».
La reine manda les épouses de ces ministres : « Mesdames, leur dit-elle, vos maris sont partis en disant : « Nous nous ferons initier avec le roi ». Que ferez-vous ? — Et quels ordres nous ont-ils adressés, reine ? — Ils vous ont confié la dignité et la gloire que chacun d’eux possède ; vous pouvez en jouir à votre gré. — Et vous, reine, que ferez-vous? — Mesdames, aussitôt que le roi a reçu des nouvelles (des trois joyaux) il a pris l’attitude d’un vo^’ageur, a donné trois cent mille (écus) pour honorer les trois joyaux, et, rejetant sa félicité comme un crachat, est parti pour se faire initier ; mais moi, en apprenant des nouvelles des trois joyaux, j’ai donné neuf cent mille écus pour honorer les trois joyaux ; et cette résolution n’a rien do douloureux pour le roi, elle n’a rien de douloureux pour moi. Qui se mettra à genoux pour recevoir dans sa bouche le crachat que le roi a rejeté ? Pour moi je n’aspire pas aux grandeurs, je vais au maître pour me faire initier. — Nous aussi, nous nous ferons initier avec vous. Reine. — Si vous en êtes capables. Mesdames, c'est fort bien. — Nous en sommes capables. Reine. — Alors, ditelle, venez ».
Elle fit atteler mille chars, monta sur un d’eux, et se mit en marche avec ces femmes. Sur le chemin, elle aperçut le premier fleuve et fit les mêmes questions que le roi avait faites. Quand elle connut bien toutes les circonstances : Voyez, dit-elle, le chemin que le roi a suivi. — Reine, lui répondit-on, nous voyons la trace du pied de nos chevaux du Sindh. — Elle reprit : Le roi aura passé en faisant un acte de vérité, en disant : « C’est pour les trois joyaux que j’ai quitté ma demeure »; moi aussi, c’est pour les trois joyaux que j'ai quitté ma demeure : que, par leur puissance s’exerçant pour moi, cette eau soit comme si elle n’était pas de l’eau ! Et rappelant les qualités des trois joyaux, elle fit avancer les mille chars. L’eau devint semblable à un rocher plat (ou à une surface rocheuse). La surface de l’extrémité de la circonférence des roues ne furent pas mouillées. C’est de cette manière qu’elle passa les deux autres cours d’eau.
Le maître, sachant qu’elle arrivait, fit en sorte qu’elles pussent s’asseoir en sa présence à l’insu des Bhixus. Elles avancent donc et, voyant les rayons émanés du corps du Maître, elles devinent la réalité, s’approchent du Maître, le saluent et se tiennent à une petite distance. (La reine) fit cette question : « Vénérable, Mahâ-kappina est parti pour venir à vous; il est arrivé, je suppose. Où est-il ? montrez-le moi. — Asseyez-vous ; vous allez le voir ici à l’instant ». — Elles furent dans la joie, et disant : Nous allons nous asseoir ici pour les voir, elles s’assirent.
Le maître fit un discours suivi : quand l’exposé fut terminé, la reine Anojà avec son entourage obtint le fruit de Srota-âpatti. Le Sthavira Mahà-Kappina, entendant cet
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exposé de la loi fait avec force (?), obtint lui et tout son entourage, l’état d’Arhat avec les connaissances distinctes.
En ce moment, le maître fit voir à ces femmes les Bhixus qui avaient obtenu l’état d’Arliat. Si, au moment de leur arrivée, elles avaient vu leurs maris habillés de jaune, la tête rasée, leur esprit n’aurait pas eu le calme et la concentration; et, par conséquent, elles n’auraient pas pu obtenir les fruits de la voie. C’est pour cela qu’il ne leur fit pas voiries Bhixus arrivés à l’état d’Arhat avant le moment où elles furent établies dans une foi inébranlable.
En les voyant, elles les saluèrent par les cinq parties du corps, et dirent : « Vénérables, vous avez fait déjà tout ce qu’il faut pour avoir l’initiation et vous l’avez. — Puis, saluant le maître, elles se tinrent à une petite distance et demandèrent l’initiation. — Oui, car qu’y a-t-il de meilleur? dit le maître; et il songea au zèle ardent d’Uppalavannà. — Il est unique, dit-il. »
Le maître dit donc à ces Upâsikâs : « Allez à Çrâvastî; faites vous initier près de la Bhixunî.» — Elles donc, cheminèrent de proche en proche, recevant pendant le trajet les respects et les hommages de la foule. xVprès avoir fait un trajet de cent (fois) vingt yojana, elles furent initiées par la Bhixuni et obtinrent l’état d’Arhat.
Le maître prit les mille Bhixus, vint par les airs à Jetavana. Là, l’âyusmat Mahâ- Kappina se promenait dans les lieux où l’on passe la nuit, le jour, partout, en faisant entendre l’Udâna : ô bien-être, ô bien-être!
Les Bhixus en informèrent Bhagavat ; Vénérable, Mahâ-Kappina se promène en faisant entendre l’Udâna « ô bien-être, ô bien-être! » c’est le bien-être de sa royauté (passée) qui lui fait dire ces paroles, qui occupe sa pensée. Le maître le fit venir : Est-il vrai, Kapphina,lui dit-il, que le bien-être résultant des désirs, le bien-être de la royauté te faire proférer un Udâna. — Vénérable, Bhagavat sait si, en prenant cette (pensée) pour point de départ, je fais ou ne fais pas un Udâna.
Le Maître dit : Bhixus, ce n’est pas à propos du bien-être de la royauté que mon fils a proféré un Udâna; mais la satisfaction que cause la loi s’est produite chez mon fils ; et c’est à propos du grand Nirvana complet, de l’Amrta qu’il a proféré cet Udâna A ces mots, faisant l’application et enseignant la loi, il prononça cette stance :
Celui qui s’abreuve de la loi est heureux avec un esprit parfaitement rassis.
Le sage se complaît constamment dans la loi, proclamée par l’Arya.
Ala fin de l’exposé, il y en eut beaucoup qui devinrent Srota-àpannâ, etc.